Home Best of Interview Les Pinçon-Charlot

Contre mauvaise fortune

Parmi les visages de la sociologie, impossible de manquer ce couple. Chercheurs au CNRS jusqu’en 2007, Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon étudient depuis 30 ans les « riches », la grande bourgeoisie, cette classe qui s’accapare les richesses économiques et culturelles… Les « Pinçon-Charlot » dissèquent leurs comportements de clan et liens avec le pouvoir. A l’occasion de la toute première adaptation sur scène de leurs travaux, rencontre avec deux éternels révoltés.

Quelle est la genèse de votre livre, La Violence des riches ?

Monique : Il a vu le jour après 30 ans de recherches sur la grande bourgeoisie. Nous nous sommes concentrés sur les très riches, ceux qui dans l’ombre s’approprient toutes les formes de richesse et de pouvoir. Ce livre rend visible ce qui ne l’est pas.

Michel : Nous nous sommes mis dans leur peau pour comprendre comment ils fonctionnent. Nous avons établi qu’ils se comportaient comme une véritable classe sociale mobilisée pour leurs propres intérêts. Nous avons aussi analysé toutes les violences, y compris symboliques, qu’ils font subir au reste de la population (ndlr : destruction de l’emploi, peur sociale d’accéder à des endroits dits « de luxe », victoire de la finance sur l’économie…).

Comment la situation a-t-elle évolué en 30 ans ?

Monique : La violence exercée aujourd’hui est bien plus forte ! A tel point que les gens sont sidérés, tétanisés, dans l’incapacité d’imaginer le changement. Les riches dominent tout. On ne peut pas accepter ce genre de système oligarchique. C’est pourquoi nous avons dépassé la simple étude sociologique. Nous dénonçons aussi des comportements que l’on peut qualifier de « criminels » : la fermeture volontaire d’entreprises qui font des bénéfices, la fraude fiscale…

Selon vous, que faut-il faire pour que cela change ?

Monique : D’abord, je conseille d’assister à cette pièce (voir ci-dessous) qui est à la fois pédagogique, drôle et poétique. On vit là une expérience forte, tous ensemble. Ensuite, en tant que spécialistes de la grande bourgeoisie, nous insistons sur l’importance de manifester dans les beaux quartiers. Nous devons pratiquer une vigilance oligarchique. On a observé la colère de ces bourgeois, par exemple, face au projet de centre provisoire pour les sansabris, dans le 16e arrondissement (ndlr : l’annonce de l’ouverture de ce centre, en mars 2016, a dégénéré : manifestations, injures envers la maire de Paris…). On voit à quel point ils sont fragiles.

Michel : Oui, et ce qui s’est passé là est intéressant. Ce projet s’avérait insupportable pour ces gens habitués à tout contrôler. Cela bouscule l’un de leur principe fondamental : l’entre-soi. Ils n’acceptent pas n’importe qui dans leur rang.

Monique : Notons que cette classe sociale restreinte est aussi consciente d’elle-même. Elle refuse de se mélanger. C’est l’une des clés de son fonctionnement : une solidarité très forte qui a presque disparu dans les autres couches de la population.

La compagnie Vaguement compétitifs adapte vos théories sur les planches. Comment vous êtes-vous rencontrés ?

Monique : Il y a trois ans, lors du Salon du livre d’expression populaire et de critique sociale à Arras. On a bien suivi l’évolution de son travail.

Michel : Cette expérience me fait penser à ce qui s’est passé en 1936. à cette époque, des artistes comme Renoir ou Prévert ont rompu avec la bourgeoisie. Aujourd’hui, des pièces comme celle-ci ou le film de François Ruffin (Merci Patron !) sont décisifs pour lutter contre le type de société que nous impose cette oligarchie. Il devient urgent d’engager aussi une bataille culturelle, en proposant des alternatives à la culture dominante. Avec des propositions artistiques conçues pour (et avec) les plus opprimés, traitant de la vie des travailleurs et des injustices sociales.

________________

A lire : La Violence des riches, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éditions La Découverte, 256 p., 10 €  // Tentative d’évasion fiscale, Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot, éditions La Découverte, 256 p., 17 €

Propos recueillis par François Annycke
Informations
Lille, maison Folie Wazemmes

Site internet : http://mfwazemmes.mairie-lille.fr/fr

16.11.201620 h, 12 > 3€
Arras, Théâtre d'Arras

Site internet : http://www.tandem-arrasdouai.eu

24.11.201619 h , prix libre

 La Violence des riches

par la Cie Vaguement compétitifs

© Albert Facelly

 

Comment porter sur scène un travail scientifique ? La compagnie Vaguement compétitifs relève le défi en montant un spectacle drôle et critique à partir des deux essais des Pinçon-Charlot : La Violence des riches et Tentative d’évasion fiscale. « Je ne voulais pas d’une forme qui s’apparente à une conférence, puisqu’ils le font très bien eux-mêmes » annonce Stéphane Gornikowski, l’auteur de cette adaptation. Celle-ci illustre la thèse des sociologues en s’appuyant sur des situations concrètes. La pièce se nourrit de témoignages de quidams, notamment, lors d’ateliers d’écriture. Un rapport direct avec la parole de l’autre qui se poursuit par le biais de questionnaires distribués au public et dont les résultats sont pris en compte d’une représentation à l’autre. Il s’agit de faire du théâtre une expression collective.

Articles similaires