Grand Blanc
Lumières sur la ville
Ils se sont fait connaître avec Samedi la nuit ou Degré Zéro. Soit une musique exhumant les débris d’une industrie lourde, les virées nocturnes et l’ennui sur les bancs publics. Du coup, on les a rangés hâtivement au rayon « cold wave ». Mais les Messins révèlent avec ce premier album une palette bien plus large. Leur nom renvoie d’ailleurs à une page vierge sur laquelle il s’agit d’écrire des chansons aussi « lumineuses » que « froides ». Rencontre avec Camille Delvecchio et Benoît David, les deux voix de Grand Blanc.
Comment décririez-vous votre musique ?
Benoît : Quand on a sorti notre EP, on écoutait pas mal de new wave, de cold wave, de musiques des années 1980 et de variété française. On a mélangé tout cela avec des sons hip-hop, techno… Mais notre nouvel album n’affiche pas un genre particulier. On peut y trouver un morceau comme Surprise party, assez rock garage, et puis à côté un titre tel que Tendresse, plus néo-r’n’b.
Que cherchez-vous lorsque vous composez un morceau ?
Camille : On ne souhaite pas raconter d’histoires. Nos chansons ne sont pas narratives.
Benoît : On travaille beaucoup les allitérations et les paronomases. En assemblant deux mots dont le son est proche mais pas le sens, on accouche, parfois, d’une image sonore mystérieuse. Ces hasards troublants nous amènent à regarder le quotidien d’une manière surprenante.
Comment trouvez-vous l’équilibre entre les textes et la musique ?
Benoît : Il n’est pas évident de réaliser des chansons aux textes très fournis, surtout en Français. Sur cet album on a donc travaillé différemment.
Comment ?
Benoît : Sans écrire de textes au préalable, on a commencé par composer la musique puis on y injectait des phrases. On a donc fragmenté le texte en le plaçant seulement aux endroits que la musique autorisait. Ainsi, nous avons plus facilement obtenu cet équilibre.
Benoît, qu’est-ce qui vous inspire dans l’écriture ?
En général je puise mes images dans le quotidien, des choses assez concrètes. On évite d’écrire des chansons trop poétiques, qui fuiraient la réalité, on ne triche pas, n’enjolive rien. Nos morceaux ressemblent au monde moderne, à une grande ville.
Votre environnement géographique, justement, la Lorraine et son côté un peu « sinistré », influence-t-il votre musique ?
Benoît : Oui, on a grandi à Metz dans une région non pas horrible mais un peu en friche. Elle ne bénéficie pas d’une culture très unifiée ni de traditions fortes. Or, ado, tu ne sais jamais vraiment qui tu es. Si tu vis dans un endroit qui a une identité, tu trouves facilement des choses auxquelles t’attacher (comme la féria de Bayonne). Comme on n’avait rien de tout ça, on s’est senti libres d’inventer notre monde, un folklore constitué de parkings, d’églises en béton armé… Et puis, on aime ce côté gris, un peu pourri de notre région.
Quelles sont vos influences musicales ? Vous citez Bashung…
Camille : En fait, on ne le cite pas énormément mais on nous en parle beaucoup. On est flattés, certes, mais ce n’est pas du tout une influence majeure.
Quelles sont-elles alors ?
Camille : Elles sont plus à chercher dans l’electro, la techno, le punk, le hip-hop… et cela s’entend dans nos morceaux. Je pense que cette diversité est propre à notre génération qui était ado quand Internet s’est développé. On a ainsi eu accès à énormément de musique, on a beaucoup téléchargé et on possède tous une bibliothèque iTunes très vaste.
Un deuxième album est-il en préparation ?
Benoît : Cela ne va pas tarder. Le premier a été réalisé quasiment d’une traite, en trois semaines, dans un geste très énergique. Maintenant on va prendre plus de temps, pour expérimenter une autre manière de composer. On a hâte. Mémoires Vives, c’est la plus belle chose qu’on ait faite dans notre vie.

Mémoires Vives (Entreprise / Sony A+LSO)
Au sein de l’écurie Entreprise qui, loin de fantasmer sur le passé, dessine les contours d’un futur hybride, Grand Blanc fait à la fois figure de fer de lance et de joker. Par-delà ses singles, et sa jeunesse qui fait feu de tout bois, on tombe dans les bras de Bosphore (dont les acrobaties en remontrent à The Knife) ou des Abonnés absents (comme écrit par un Modiano punk) traversé d’éclats synthétiques, empli de spleen et de rock. Après l’Apocalypse, on se souviendra que cette pop bizarrement lettrée aura contribué à notre survie dans nos grises provinces en 2016.
Rémi Boiteux



