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Pas de quartiers !

Class War en pleine action sur le parvis du White Cube (galerie d’art créée par le multimillionnaire Jay Jopling).

A Londres, un collectif d’anarchistes a déclenché une guerre contre la gentrification, les riches, l’élite et le nettoyage social… Rencontre sur fond de match de foot et d’art contemporain avec le noyau dur de Class War.

C’est un après-midi d’hiver gris, le type de journée où on décide d’aller au musée. Pour le White Cube, dernière inauguration en date du multimillionnaire Jay Jopling, c’est râpé. Il est fermé pour des raisons de sécurité… Une dizaine d’activistes de Class War jouent au foot sur le parvis et un cracheur de feu s’en donne à cœur joie. « Cette putain de galerie a été bâtie sur les cendres des ouvriers des fabriques de sucre et de biscuits du quartier, regardez cet emplacement, c’est immense et c’est privé ! On vient ici pour en faire un terrain de jeu et on reviendra ! », hurle Ian Bone, fondateur de ce mouvement. Une action symbolique car les murs des HLM du coin sont tapissés de signes interdisant de jouer au foot. Une atteinte directe aux goûts sportifs du prolétariat anglais. « Notre cible n’est pas le White Cube en soi mais ce qu’il représente : la gentrification. Nous voulons renforcer la contestation au sein de la working class ».

Ian Bone, le fondateur de Class War, répand la rumeur d’un désastre en brandissant  un corbeau. Il fait référence à une tradition anglaise qui prédit que la Couronne tombera,  et l’angleterre avec elle si ces oiseaux s’en vont...

Ian Bone, le fondateur de Class War, répand la rumeur d’un désastre en brandissant un corbeau. Il fait référence à une tradition anglaise qui prédit que la Couronne tombera, et l’angleterre avec elle si ces oiseaux s’en vont…

 

Viva Hate – Créé en 1983 par le sexagénaire qu’est aujourd’hui Ian Bone, Class War était un journal d’extrême-gauche avant de devenir, sur fond d’anti-thatchérisme, en collectif anarchiste. Dont le but est de s’attaquer aux riches. Des manifs bousculant les quartiers bourgeois aux opérations anti poll tax*, Class War se dissout en 1997… pour mieux renaître en 2013 avec la création du Class War Party, emmené par l’infatigable Ian. Ce fils d’un majordome et d’une gouvernante confie : « J’ai toujours détesté les riches, point final ». Selon lui, aucun équivalent de Class War n’existe ailleurs dans le monde : « Le système des classes britanniques est trop particulier. Vous connaissez un autre pays avec 19 premiers ministres qui ont fait la même école ? ». A l’inverse, tout le monde peut faire partie de Class War, il n’y a pas d’adhésion. « On se réunit de temps en temps, on discute et on agit. Il y a un noyau dur qui s’entend très bien », ajoute Ian.

Pauvres hipsters – Des actions, il y en a eu depuis la « reformation » de Class War. Dont une qui a fait l’objet, en septembre 2015, d’une couverture médiatique mondiale : l’« attaque » du très hipster Cereal Killer Cafe sur Brick Lane, dans le quartier populaire de Shoreditch. « Ils ont embauché une boîte de com’ pour que l’histoire perdure dans la presse… », se défend Lisa McKenzie, sociologue et chercheuse à la London School of Economics. Les frères Kerry, propriétaires dudit café, où l’on sert des bols de céréales à partir de 6 €, se posent en victimes. « Avec notre petit commerce, nous participons à la régénération du quartier. Pourquoi ne s’attaquent-ils pas aux grandes enseignes ? ». Des arguments valables mais qu’ils ne souhaitent pas développer… Pour Lisa, le Cereal Killer Cafe est bien une chaîne (des branches ont poussé à Camden et à Vancouver) et « quand on a 20 ans et qu’on voit sa famille lutter tous les jours pour s’en sortir, on n’a pas les moyens de se payer un bol de céréales à 6 €. Ce sont les classes favorisées que ce genre d’endroit attire ».

Le Cereal Killer Cafe, bar à corn flakes attaqué par Class War.

Le Cereal Killer Cafe, bar à corn flakes attaqué par Class War.

 

Apartheid social – Mais qui sont les working class d’aujourd’hui ? « Ceux que rejette la course au profit, explique Lisa. Ceux qui rament pour payer leur loyer, qui n’ont ni économies ni une famille derrière eux pour les aider », surenchérit Adam Clifford, « poète révolté ». En 2015, ce trentenaire a choqué l’opinion en se présentant – sous la bannière du Class War Party – à la candidature parlementaire habillé en drag queen. Il n’a pas été élu mais a fait parler de lui et du mouvement. Tout comme Lisa à travers la campagne des « Poor Doors » (« des portes pour les pauvres »). Car dans les derniers logements sociaux des quartiers gentrifiés, ceux qui vivent des allocs doivent emprunter les portes de derrière… Ils font tâche, il ne faut pas qu’on les voit. « C’est de l’apartheid social », insiste Lisa. A Londres, les habitations modestes sont peu à peu remplacées par des appartements luxueux et les petits magasins par des grandes chaînes. Selon Paul Watt, maître de conférences en études urbaines à l’université de Birkbeck, on assisterait ici à « une gentrification dopée aux stéroïdes ». Chassant la classe moyenne de la capitale britannique, où un logement coûte en moyenne 580 000 euros.

adam Clifford, qui a fait parler de lui (et de Class War) en se présentant à la candidature parlementaire  habillé en… drag queen.

adam Clifford, qui a fait parler de lui (et de Class War) en se présentant à la candidature parlementaire habillé en… drag queen.

 

No limit ? – De manière plus déconcertante, Class War revendique ouvertement la violence. « Je ne dis pas qu’on va tuer, bien sûr, mais on parle toujours de pacifisme alors que le capitalisme ne marche pas. Les gens sont exploités, abusés… Le système est lui-même violent », constate Adam. En posant quelle limite ? La fin justifie-t-elle tous les moyens ? En attendant une réponse à cette éternelle question, retour devant le White Cube. La « partie » a duré une petite heure. Les activistes sont fatigués. Il est temps d’aller au pub, un des seuls endroits où les classes se mélangent encore… autour d’une pinte et devant un match de foot !

réunion de Class War après leur action devant le White Cube.

réunion de Class War après leur action devant le White Cube.

* Impôt instauré par Margaret Thatcher en 1990, jugé inégalitaire par les couches les plus défavorisées de la population

Texte & photo : Elisabeth Blanchet
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