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Chemins de traverse

Thierry Girard, terril n° 97 sous la neige, Méricourt ( Pas-de-Calais), février 2018

Arpenteur-photographe, Thierry Girard a sillonné le bassin minier du Nord-Pas de Calais une première fois en 1978, puis lors d’une seconde campagne en 2017. Prises à 40 ans d’intervalle, ses images révèlent les évolutions de ce territoire aujourd’hui marqué par les vestiges industriels et l’effacement progressif du charbon. Aboutissement de sa résidence d’artiste à la Cité des Electriciens, à Bruay-La-Buissière, ce témoignage fait l’objet de la publication d’un livre de référence et d’une exposition fascinante.

Il rêvait d’abord de cinéma, mais pas ses parents. Puis il eut une révélation, au début des années 1970, en découvrant les photos de Robert Frank. « A l’époque, mon amie vivait à Londres et c’est en sillonnant l’East End que la pratique photographique étroitement liée à la marche s’est imposée à moi, avec ce mélange de solitude et de présence au monde », explique Thierry Girard. Aujourd’hui âgé de 68 ans, il a depuis parcouru beaucoup de chemin, tant du point de vue artistique que de la pérégrination pédestre.

©Thierry Girard Le Monde d'après

©Thierry Girard Le Monde d’après

Balade sauvage

Adepte à ses débuts du noir et blanc et du Leica, aussi à l’aise en “street photography” que pour saisir les panoramas, Thierry Girard a changé d’appareil et opté pour la couleur en 1997. Il choisit la chambre moyen format lors d’un périple japonais sur les traces du maître de l’estampe Utagawa Hiroshige pour réinterpréter les fameuses 53 stations du Tokaido*. « J’avais le souci du détail car je m’intéressais surtout au paysage », se souvient-il. Elaborés en amont, ses projets évoquent souvent la littérature : les Ardennes vues par Rimbaud, les missions chinoises de Victor Segalen… En revanche, son approche reste la même. Il s’agit de s’imprégner d’un territoire et de fournir un effort pour le comprendre.

©Thierry Girard Le Monde d'après

©Thierry Girard Le Monde d’après

Bonne mine

Le Nantais a arpenté le Nord de la France à la fin des années 1970, d’abord pour un reportage sur les colombophiles. Il y reviendra régulièrement, focalisant sur le bassin minier dont il pressent la fin. En noir et blanc, ses clichés captent tout autant les reliefs des terrils, le démantèlement des chevalements que le dénuement social et les habitudes des familles de mineurs (corons décatis, estaminets…). Certaines donnent l’impression d’avoir été prises dans les années 1960 (tenues vestimentaires, ambiances…), et toutes signalent l’emprise de la mono-industrie sur les corps et le cantonnement de la population dans l’habitat minier, sous la domination tellurique des terrils. Le contraste est saisissant avec les photos couleurs prises en 2017 et 2018, et c’est tout l’intérêt de cette série présentée dans une ancienne maison d’ingénieur des mines.

Montigny-en-Ostrevent (59), avril 2017, buvette du club colombophile.

Montigny-en-Ostrevent (59), avril 2017, buvette du club colombophile.

Mutations

« C’est un regard pertinent sur le territoire, parce qu’il est extérieur et réalisé avec un intervalle de temps suffisant pour en révéler les transformations », analyse Isabelle Mauchin, responsable de la Cité des Electriciens. Plus posées et frontales, ses images en couleur marquent les profondes mutations de cette région lors des dernières décennies. « Elles soulignent en effet la colorisation du monde par rapport à la minéralité du noir et blanc », précise Thierry Girard. Ainsi les sombres terrils sont devenus des terrains de jeux verdoyants avec des lacs où se baigner, les centres commerciaux ont fleuri avec leur signalétique criarde tandis que les boutiques de centre-ville ont baissé le rideau. Les habitats rénovés s’ouvrent sur l’extérieur, la population a rajeuni et les traditions comme les jeux de bourle ou de billon sont menacées… Autrement dit, c’est Le Monde d’après, titre de l’exposition et du livre. Après la mine, bien sûr, « mais aussi 30 ans de crise qui ont suivi ». Le contraste, toujours…

* Les 53 stations du Tokaido : série d’estampes japonaises créées par Hiroshige après son premier voyage empruntant la route du Tōkaidō en 1832. Celle-ci relie la capitale du shogun, Edo, à la capitale impériale, Kyoto, est l’axe principal du Japon de l’époque.


© Anteale A LIRE AUSSI : LA CITE DES ELECTRICIENS

François Lecocq
Informations
Bruay-La-Buissière, Cité des Electriciens
17.05.2019>08.12.2019tous les jours sauf mardi : 14 h > 18 h, 4 € / gratuit (-6 ans)

A lire / Le Monde d’après, de Thierry Girard (Light Motiv), 240 p., 39 €, editionslightmotiv.com

A visiter / www.thierrygirard.com et le blog “Des images et des mots” www.wordspics.wordpress.com

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