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Remise au point

Photographie réalisée pour-le-roman-photo Il Giorno-dell’odio-(Le Jourde la haine)-publié dans Bolero-film,1962-1963

Née en 2017 au Mucem de Marseille (patrie de Plus belle la vie), cette exposition célèbre un mal-aimé de l’édition : le roman-photo. Apparu après-guerre, sismographe des Trente glorieuses, ce genre fut largement dénigré, mais rarement décrypté. Il se dévoile désormais à Charleroi à travers ses “chefs-d’œuvre” et plus de 200 documents originaux dans un parcours un peu kitsch, mais empli de passion.

Niaiseries sentimentales, parfois obscènes (« plus que Sade », selon Barthes), “littérature de bonniche”… Le roman-photo a toujours eu mauvaise presse. D’ailleurs, c’est devant une benne qu’est née l’idée de cette exposition, « en tombant sur une pile de Nous deux destinée à la poubelle », raconte Frédérique Deschamps, l’une des deux commissaires. Et pourtant, ce concentré d’eau de rose, essentiellement destiné à un public féminin, demeure un géant de l’édition – un Français sur trois y était accro dans les années 1960. L’inviter au musée relevait donc de l’évidence. « C’est un pan extraordinaire de la culture populaire. Pendant 25 ans, il fut un best-seller dans toute l’Europe et en Amérique du Sud ».

Photographie réalisée pour le roman-photo Qualcosa che si chiama onore (Ça s’appelle l’honneur) publié dans Bolero film, 1960. Collection Fondazione Arnoldo e Albe © Arnoldo Mondadori editore / DR

Cuculte

Ce divertissement hybride entre la BD et le cinéma est né en 1947, dans une Italie ravagée par la guerre. Certes il fallait manger, s’habiller, digérer le fascisme « mais aussi rêver… ». Le succès fut instantané, et spectaculaire, fédérant des millions de lecteurs jusqu’au milieu des années 1970, avant d’être supplanté par la télévision et ses feuilletons. Les ressorts sont connus : mensonges, trahisons, cœurs brisés, cliffhangers de folie, dialogues (cu)cultes (« Ne comprends-tu pas que ma dignité se rebelle ? »« Même un aveugle s’apercevrait que tu es enceinte »…) dont s’amuseront Les Nuls dans un sketch d’anthologie (Nous quatre). Surtout, la narration est terriblement addictive, ponctuée par ce fameux “A suivre” (qui fera la fortune de Game of Thrones, entre autres) avant d’aboutir invariablement, après des mois de lecture, sur un baiser fiévreux (car ici, les histoires d’amour ne finissent jamais mal).

Amour, toujours

Pour autant, c’est bien la photo qui tient le premier rôle dans ce média. « Les maquettes, la recherche graphique, le travail de découpe relèvent parfois d’un savoir-faire exceptionnel, assure Marie-Charlotte Calafat, l’autre commissaire. Un roman-photo réussi doit susciter des émotions très rapidement, par l’image, le jeu des comédiens, la lumière… soit bien avant le texte. Ce ne sont pas simplement des cases, mais du cinéma en 2D ». Si le sujet est léger, cette exposition l’aborde avec sérieux. « Cette production de masse traduit les évolutions de la société, interrogeant notamment la place de la femme », avance Marie-Charlotte Calafat. Ces récits sentimentaux ne réduisent-ils pas l’accomplissement féminin à l’amour ? « Pas toujours, ils soulèvent aussi des questions intéressantes : comment divorcer ? S’émanciper de l’emprise de la religion, de la famille ou même trouver un travail ? ».

Piero Orsola, diapoPiero Orsola, diapositive pour un roman-photo, Rome, années 1960. Ektachrome 120. Collection particulière © Piero Orsola. Cliché : Josselin Rocher

Stars à domicile

Après avoir rappelé quelques filiations (avec les images d’Epinal, la BD, le roman dessiné…) la première partie de ce parcours révèle quelques beaux spécimens. Une gageure d’ailleurs. « Ces histoires étaient imprimées sur du mauvais papier, les noms des auteurs rarement cités et le souci de la conservation quasi nul. Tout l’enjeu fut donc de retrouver des pièces originales », précise Marie-Charlotte Calafat. Parmi ces trésors, on trouve la collection photo de l’éditeur phare Mondadori, « des négatifs qui ont servi de 1947 jusqu’au début des années 1980 », notamment ceux de Piero Orsola, un maître du genre. On évoquera aussi le Français Hubert Serra, qui adapta pour le magazine belge Femmes d’aujourd’hui les plus grandes œuvres littéraires (Madame Bovary, Les Hauts de Hurlevent…). Son rendement (plus de 800 créations) et la qualité de production lui vaudront le surnom de “Cecil B. De Mille du roman-photo”.

Satanik - vue d'exposition © photo Julien DamienEn parlant de grands noms, les petites cases de papier glacé accueillirent aussi leur flopée de vedettes : Mireille Darc, Claudia Cardinale et bien sûr Sophia Loren, première star du genre (à l’époque sous le nom de Sofia Lazzaro). « Dès l’âge de 16 ans, elle a joué dans cinq romans-photos, avant d’être happée par le cinéma ». Un sacré tremplin donc, mais aussi un moyen d’alimenter sa notoriété : à partir des années 1960, tous les yéyés défilent dans ces pages, Johnny Hallyday en tête – et retravaillant au passage son histoire personnelle…

Au prochain numéro

Mais tout ne fut pas que sirop et midinettes. La seconde partie de l’accrochage nous dévoile ainsi quelques “avatars” sulfureux, à commencer par Satanik (Killing en Italie) publié dès 1966, soit l’histoire d’un type déguisé en squelette qui torture la gent féminine (!), anti-héros d’un récit érotico-sadique pour adulte et qui annoncera toute une vague pornographique – dont Charleroi rend aussi compte…

Citons également des œuvres fameuses (La Jetée de Chris Marker) et toute la veine humoristique, dignement représentée par Hara-kiri, le professeur Choron (qui a “réponse à tout”) ou Coluche (dans Charlie Hebdo avec Les pauvres sont des cons). Qu’on se le dise, cette formidable saga éditoriale ne s’écrit pas au passé. Aujourd’hui encore, le précité Nous deux s’écoule à 203 000 exemplaires par semaine (de quoi faire rougir pas mal de titres) et nombre d’artistes ou d’éditeurs s’emparent de ce média (comme les éditons FLBLB, à Poitiers) pour lui redonner ses lettres de noblesse. A suivre, donc…

 

Julien Damien
Informations
Charleroi, Musée de la Photographie

Site internet : http://www.museephoto.be

25.05.2019>22.09.2019mar > dim : 10 h > 18 h, 7 > 4 € / gratuit (-12 ans)
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