Entre génie et passion

Camille Claudel, L’Âge mûr ou La Destinée ou Le Chemin
de la vie ou La Fatalité, 1894-1905
Bronze, fonte Blot, 1905, H. 60 ; L. 86 ; P. 37 cm.
Nogent-sur-Seine, Musée Camille Claudel - (Ancienne collection
Reine - Marie Paris)
Photo Ville de Nogent-sur-Seine

De ses amours contrariées avec Rodin à son internement, l’oeuvre et la vie de Camille Claudel se confondent. A travers une exposition qui rassemble ses plus importantes créations, la Piscine célèbre les 150 ans de la naissance de celle qui fut à la fois symbole du féminisme, héroïne dramatique et, surtout, sculptrice avant-gardiste.

Artiste précoce, surdouée, Camille Claudel est âgée de 18 ans lorsqu’elle rencontre Rodin, qui en a 44. Elle devient son élève, son amante, et rejoint l’atelier du maître qui lui confie la réalisation des pieds et des mains de ses statues. « C’est une période de fusion totale entre eux », relate Bruno Gaudichon, conservateur du musée. C’est ici que la jeune femme accouche de son premier chef-d’oeuvre, La Valse, qui défie les lois de la pesanteur… et de la morale. Choqué par sa crudité, l’état la juge obscène. La sculptrice enveloppe alors d’une draperie de bronze la nudité de ses personnages. Et signe son génie.

Lumière

Camille Claudel se distingue de Rodin avec La Petite Châtelaine, qui annonce l’Art nouveau. « Le buste est creusé. Le bloc de marbre qui, normalement, doit refléter la lumière, ici l’absorbe avant de la réfléchir. C’est l’oeuvre qui rayonne… » En 1898, lassée de ce rôle d’élève (et de maîtresse) Camille Claudel quitte Rodin. Et vit sa période la plus féconde. Elle explore de nouveaux horizons – l’extrême Orient – et matières – l’onyx – avec lesquels elle immortalise l’intensité de l’instant, à travers Les Causeuses – qu’on entend toujours chuchoter. Mais cette indépendance cache aussi une souffrance, que l’on perçoit dans l’implorante de L’Âge mûr, autoportrait d’une femme qui supplie son amant. Et qui nourrissait l’art avec sa vie.

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Oeuvres commentées par Bruno Gaudichon, commissaire de l’exposition

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Les Causeuses Marbre-Onyx, bronze (1897) H.45; L.42,2; P.39 cm, Paris, Musée Rodin Photo Christian Baraja

Les Causeuses
Marbre-Onyx, bronze (1897)
H.45; L.42,2; P.39 cm, Paris, Musée Rodin
Photo Christian Baraja

Les Causeuses : « Camille Claudel a eu l’idée de cette sculpture en voyant un groupe de femmes qui chuchotaient entre elles dans un wagon de train. Elle travaille sur l’anecdote, approchant le récit des naturalistes : représenter le quotidien avec le plus de vérisme possible. En même temps, elle se passionne pour l’art d’Extrême-Orient et notamment pour les okimonos, ces petites statuettes en ivoire qui décrivent la réalité japonaise avec fantaisie. Ici, elle utilise l’onyx. C’est l’oeuvre qui à l’époque a été la plus commentée. Et qui renferme le plus de variations».

 

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L’âge mûr Bronze, fonte Thiebaut Frères, Fumière et Gavinot (1902) H. 114 ; L. 163 ; P. 72 cm, Paris, Musée d’Orsay © RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

L’Age Mûr
Bronze, fonte Thiebaut Frères,
Fumière et Gavinot (1902)
H. 114 ; L. 163 ; P. 72 cm, Paris, Musée d’Orsay
© RMN-Grand Palais / Thierry Ollivier

L’Âge Mûr : « Cette oeuvre réalisée entre 1890 et 1899 est le récit de la séparation entre Camille Claudel et Rodin. Elle est une sorte de « prescience » car on sait que ce groupe de 3 était déjà en chantier début 1890, ce qui veut dire que, dans le temps de sa relation fusionnelle avec Rodin, elle met déjà en oeuvre une sculpture qui raconte l’inexorable rupture. Dans la 1ere version, en plâtre, on voit que le groupe est encore soudé : Rodin est écartelé entre sa fidélité pour Rose Beuret et sa jeune maîtresse qui essaie de le retenir. L’implorante – qui est donc un autoportrait – n’est pas encore résignée. Mais dans cette version, les doigts des deux personnages ne se touchent plus. Ils sont totalement séparés ».

 

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13.Camille Claudel, La Valse ou Les Valseurs, 1889-1905. Bronze, Fonte Blot, grand modèle. 1905, H. 46,4 ; L. 33 ; P. 19,7 cm. Collection des musées de Poitiers, (Donation Brisson 1953) © Musée de Poitiers / Christian Vignaud

La Valse ou Les Valseurs, 1889-1905.
Bronze, Fonte Blot, grand modèle. 1905, H. 46,4 ; L. 33 ; P. 19,7 cm.
Collection des musées de Poitiers, (Donation Brisson 1953) © Musée de Poitiers / Christian Vignaud

La Valse : « En 1892, un inspecteur du ministère des Beaux-Arts  visite l’atelier de Rodin et est horrifié par la crudité de l’œuvre qu’il voit : la nudité totale des personnages, le rapprochement des sexes. Il considère qu’en l’état celle-ci, malgré son incontestable qualité, ne peut pas être présentée dans un lieu public. Camille Claudel va donc la retravailler et notamment y rajouter les draperies qui  vont être un peu la marque de La Valse. Elle va être très connue,  et devenir une sorte de symbole d’une époque.  Le thème de la danse et de la valse est un des grands thèmes de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Camille Claudel, à ce moment-là –au milieu des années 1890, évolue : elle se sépare progressivement de Rodin et change de cercle. C’est l’époque de sa relation avec Debussy ».

 

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La Petite Châtelaine ou Jeanne Enfant ou La Petite de L’Islette ou L’Inspirée ou Contemplation ou Portrait d’une Petite Châtelaine,1892-1896. Marbre,1896, H. 44 ; L. 36 ; P. 29 cm. Roubaix, La Piscine - Musée d’art et d’industrie André Diligent - Achat du musée en 1996 avec le soutien de l’Etat, du FRAM et d’une souscription publique. Photo : A. Loubry

La Petite Châtelaine ou Jeanne Enfant ou La
Petite de L’Islette ou L’Inspirée ou Contemplation ou Portrait d’une Petite Châtelaine,1892-1896.
Marbre,1896, H. 44 ; L. 36 ; P. 29 cm.
Roubaix, La Piscine – Musée d’art et d’industrie André Diligent –
Achat du musée en 1996 avec le soutien de l’Etat, du FRAM et d’une souscription publique.
Photo : A. Loubry

La Petite Châtelaine : « Le modèle de La Petite Châtelaine est la petite-fille de la propriétaire du château de l’Islette en Touraine, où Camille Claudel fut accueillie quelque temps. La jeune fille a posée 72 heures. Le plâtre a été réalisé en 1892. Pour ce qui est du marbre :  On voit une séparation entre le bloc de marbre et le buste lui-même. Visiblement, Camille Claudel  a voulu dans un premier temps faire un buste compact. Puis en le taillant directement, au fur et a mesure, elle va complètement le transformer et lui donner une chevelure  « à la rasta », qui lui donne un statut extraordinaire. Elle garde le socle façon « Renaissance », et le travaille sur l’autre côté, avec un souci de souplesse dans la forme de la volute, qui annonce l’Art nouveau qui va triompher quelques années plus tard (là, on est en 1896). C’est une œuvre fascinante d’autant plus que Camille Claudel a travaillé son buste légèrement en pente. De ce fait, elle accentue le côté asymétrique ce qui lui donne un côté étrange. Enfin, il y a  une autre chose qu’on ne peut pas voir quand on ne l’a pas manipulé : le buste est complètement creusé à l’intérieur. Ainsi, le bloc de marbre qui, dans un rapport normal à la sculpture, doit refléter la lumière, ici l’absorbe avant de la réfléchir. Il y a dans ce travail de la technique, le souci de marquer sa différence avec Rodin pour qui la taille du marbre est de l’artisanat et pas un geste artistique. A partir du moment où Claudel se présente comme une virtuose de la taille de la pierre, elle se singularise, elle montre un chemin différent dans la sculpture après Rodin. On est obligé  de rapprocher cette série avec une grande idée de l’impressionnisme, celle Monet: la lumière ne vient pas sur le tableau mais du tableau. Les sculpteurs  pèchent sur cette question du rapport de l’œuvre et de la lumière, y compris Rodin qui joue avec les ombres, c’est-à-dire sur l’effet de la lumière sur l’œuvre et pas sur le rayonnement de la lumière depuis l’œuvre. Ce qu’a fait ici Camille Claudel est alors très nouveau ».

Julien Damien
Informations
Roubaix, Musée d'Art et d'Industrie André Diligent - La Piscine

Site internet : http://www.roubaix-lapiscine.com/

08.11.2014>08.02.2015mar>jeu, 11h>18h, ven, 11h>20h, sam & dim, 13h>18h, 10/7€/grat -18 an
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