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André Fougeron : engagé, peintre.

Le commissaire de l‘exposition consacrée à André Fougeron revient sur le parcours et la vie d’un artiste qui militait. Ou d’un militant qui artistait, c’est selon.

Que représente André Fougeron à vos yeux ?
André Fougeron est  moins un peintre engagé qu’un engagé, peintre. Le XXème siècle a demandé aux artistes de prendre position. Généralement, cela intervient ponctuellement, comme chez Picasso. Or, l’engagement pol de Fougeron est la source principale de son inspiration. Pour lui, la peinture doit être utile.

D’où vient-il ?
Il est fils de maçon, donc issu d’un milieu ouvrier. Il a toujours considéré que cette identité familiale et prolétaire faisait partie de son identitié globale. Il est toujours resté fidèle à ses origines, et a longtemps représenté le peuple dans ses œuvres.

Il expose pour la première fois en 1936. Avait-il suivi une formation artistique ?
Il est dessinateur textile de formation, mais est devenu ouvrier métallurgiste. En revanche, il suite des cours du soir. C’est un apprentissage en autodidacte, très lié aux premières maisons de la culture. Les premières sont nées à Paris, dans les milieux populaires, durant les années 30. Dans ces cours, il rencontre sa future épouse, et de nombreux artistes tels Edouard Pignon, animateur du Groupe des Indélicats. On y retrouve de nombreux peintres d’obédience anarcho-syndicaliste, et Fougeron les rejoint.

1936, c’est également la Guerre d’Espagne. Fougeron rejoint-il les Brigades Internationales ?
Non, mais de 1936 à 1938, son inspiration est très lié à ces événements. En 1938, le peintre adhère au Parti Communiste Français. Il y restera toute sa vie. Prisonnier durant la Seconde Guerre Mondiale, il rentre à Paris et transforme son atelier imprimerie clandestine. Une bonne partie de la presse communiste sera éditée jusqu’à la Libération. Et en 1945, il est chargé de l’épuration dans le milieu des Beaux-Arts.

Il avait également été affichiste…
Oui. À la fin des années 40, il est créateur officiel des affiches du PCF et de la CGT. Bien qu’il résiste à la tentation du réalisme photographique, ses dessins préparatoires sont très académiques. Ainsi Jacques-Louis David fut une inspiration avec l’Hommage à André Houllier (1949).

Quelle est l’histoire de cet hommage ?
Fougeron avait signé une affiche contre la course aux armements. Or, Houillet était un colleur d’affiche qui fut abattu par un policier en civil. Ce fut un drame personnel pour Fougeron, qui s’estimait responsable, puisque c’était son affiche que Houillet collait. Pour l’enterrement de ce militant, Louis Aragon lui demande un tableau, qui fut exposé au Salon d’Automne 1952, puis offert à Staline. Il est désormais visible au musée Pouchkine à Moscou.

Par rapport au PCF, Fougeron était-il un bon petit soldat ?
On a souvent vu en lui un tâcheron du PCF, mais c’était quelqu’un de très cultivé, raffiné, qui avait une curiosité de tous les instants. Et il possédait également une vraie force morale. Son engagement militant est véritablement né dans la résistance. Il était convaincu bien fondé de son engagement et faisait preuve de rigueur et de fidélité. À l’époque, la question du stalinisme ne se posait pas de la même manière qu’aujourd’hui. Pour beaucoup, Staline, c’était la victoire de Stalingrad et la victoire sur le nazisme. Il faudra attendre 1953 et le décès du dictateur pour que certains prennent leur distances.

Mais il y eut cette anecdote concernant un portrait de Staline par Picasso…
Le débat était faussé. Fougeron avait décidé que Picasso illustrerait la Une des Lettres Françaises (ndlr. supplément littéraire de l’Humanité) à la mort de Staline. Or, le dessin de Picasso n’a pas du tout plu aux autorités communistes. Dans une lettre à la rédaction, Fougeron expliquait ce dessin n’était effectivement pas adapté pour rendre hommage à Staline. Or, cette lettre fut publiée contre sa volonté, car il représentait, de par son statut, une alternative à Picasso.
(ndlr.Pour en savoir plus)

Au-delà du politique, le style évolue-t-il de 1936 à 1953 ?
Oui, c’est une période particulièrement riche : après l’expressionnisme et les recherches para-surréalistes de la fin des années 30, Fougeron rencontre Jacques Villon, et s’intéresse à la défractionnisation de la couleur et de la lumière. Du mitan des années 30 à celui des années 40,
il s’intéresse à l’intimité, à la vie de famille… Plus tard, il portera un regard critique sur cette période, qui représente une parenthèse dans son parcours de peintre engagé. En 1946, il obtient le Prix National.

De quoi s’agit-il ?
En fait, c’est le remplacement du Prix de Rome, qui fut entaché par la Collaboration. Ce prix lui offre une bourse de voyage en Italie. Début 47, Fougeron effectue un long voyage en Italie et visite des sites historiques, des musées, des églises… Il se passionne pour le peuple italien et les petits laitiers. Il signe d’ailleurs une série de grandes gouaches de femmes portant des oranges, des artichauts, qui vendent des poissons…  Des Cariatides représentant le peuple.

Et au Salon d’automne 1948, il crée le scandale…
Oui, le tableau  Les Parisiennes au Marché choque la critique bourgeoise, car elle représente la population ouvrière sans aucun effet décoratif. L’avant-garde rejette également ses œuvres, car elle préfère la peinture abstraite. C’est pour Fougeron un pas de plus vers la Nouvelle Objectivité et   Nouveau Réalisme Français.

Serait-ce l’équivalent hexagonal du Réalisme Socialiste ?
Pas du tout. Le Réalisme Socialiste représente un âge d’or à venir, une société parfaite, en accord avec le régime. Or, Fougeron décrit les conditions de vie des gens de la façon la plus réaliste possible. Par exemple, en 1950, il est invité dans le bassin minier pour peindre un cycle à la gloire du pays des mines. C’est une vraie commande politique de la part d’Auguste Lecœur (ndlr. 1911-1992, il faillit succéder à Maurice Thorez, mais fut battu sur le fil par Jacques Duclos), qui donna lieu à une publication préfacée par Lecœur mettant sur le même plan les chiffres de la production du charbon, la mémoire des luttes ouvrières du bassin minier et la peinture de Fougeron. Et ce dernier présente ses tableaux à la Galerie Bernheim-Jeune, située dans le VIII° arrondissement de Paris. C’est une galerie très, très bourgeoise, et cette exposition scandalise les visiteurs traditionnels.

N’étaient-ils pas séduits par l’exotisme potentiel de ce sujet ?
Non. Ces tableaux sont extrêmement durs : on y voit des personnages transformés en robots, ou des écorchés symbolisant les difficultés respiratoires des mineurs, un autre a les jambes coupées…

C’est proche des expressionnistes allemands comme Otto Dix ou George Grosz.
Oui, mais la véritable origine de sa peinture, ce sont les Naturalistes français du XIXème siècle. Pas Millet, dont les formats sont trop petits, mais Lepage et surtout Courbet auquel il rendra un hommage, la Suite Courbet, durant les années 70.

Il a continué durant les années 80 et 90…
Oui. Il a peint à propos des guerres de décolonisation (l’Algérie, le Viet-Nâm…). Mais aussi sur le massacre de Charonne, la faim dans le monde, l’Apartheid. Je crois que c’est le seul artiste a avoir peint sur la Première Guerre du Golfe.

Comment se fait-il qu’il demeure si méconnu ?
Eh bien, de nombreux musées possèdent ses œuvres, mais il y a très peu d’expositions. Bernard Cesson, directeur du Musée d’Art Moderne de Saint-Etienne, a beaucoup défendu et acquis ses œuvres. L’état en a un peu acheté à la fin des années 40, puis s’en est désintéressé. Aujourd’hui, certaines pièces demeurent au Musée Pouchhkine de Moscou, d’autres à la Tate Modern de Londres. Pourtant, il ne faut pas oublier que Fougeron est un père fondateur de la figuration narrative : Bernard Rancillac ou Télémaque sont des enfants de Fougeron.

 

Propos recueillis par Thibaut Allemand
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