Elena Nagapetyan
Un accent de liberté
Née en Ouzbékistan, élevée en Russie, elle triomphe aujourd’hui en France avec un humour ravageur. Sexualité, charge mentale, dépression post-partum… Elena Nagapetyan ne s’interdit (presque) aucun sujet. Il faut dire qu’elle a déjà beaucoup vécu, entre une enfance violente et son arrivée dans un pays dont elle ne parlait pas la langue. Mais ne vous fiez pas à son accent slave : la trentenaire, révélée sur les réseaux sociaux et passée par France Inter, est ici comme chez elle.
Née en Ouzbékistan, vous avez déménagé en Russie à 12 ans, puis en France vers 22 ans. Qu’avez-vous trouvé ici qui vous a fait rester ?
J’y ai construit ma vie ! Avant d’arriver, je ne parlais pas français. Mais comme beaucoup, j’ai découvert ce pays avec les films de Pierre Richard ou de Louis de Funès, et la musique de Joe Dassin. Ma carrière d’humoriste a commencé ici, mon fils y est né. Alors aujourd’hui, la France, c’est ma maison.
Avant de remplir des Zéniths, vous avez multiplié les petits boulots. Certains ont-ils été particulièrement éprouvants ?
Travailler pour des familles fortunées [à Monaco, ndlr] a sans doute été mon expérience la plus difficile et enrichissante. Pour obtenir ce job, j’ai dû mentir, parce qu’ils demandaient de l’expérience et que je n’en avais aucune… J’ai donc tout appris sur le tas. J’ai réussi parce que j’étais très motivée ! Le métier d’humoriste est peut-être encore plus compliqué car il faut durer. Cela demande un investissement colossal. Le public ne voit pas ce travail de l’ombre, et tant mieux. En revanche, je sais qu’il y a des professions bien plus pénibles !
Vous racontez dans votre livre et votre spectacle avoir connu des périodes très douloureuses, notamment durant votre enfance. À quel moment l’humour a-t-il surgi dans votre vie ?
En fait, il a toujours fait partie de ma vie. Malgré les épreuves, on a toujours rigolé en famille. Chez nous, l’humour est peut-être plus direct qu’ici. On s’excuse moins, on ne prend pas de pincettes. Le jour où j’ai commencé à parler français, je me suis rendu compte que je pouvais aussi faire rire les gens. Mais c’était déjà le cas dans mes langues maternelles [le russe et l’ouzbek, ndlr].
Vous pratiquez un humour franc et trash. Pour vous, “les femmes doivent pouvoir dire exactement la même chose que les hommes”. Où en sommes-nous, en France ?
On est sur la bonne voie, mais il y a des progrès à faire ! Il faut viser l’égalité la plus large possible, pas seulement salariale. Pour ma part, lorsque je dis des choses sur scène, c’est que je les pense. Cela me permet d’être en paix avec moi-même.
Est-il libérateur de défendre la féminité, la place des femmes et leur sexualité quand on a connu des pays autoritaires, où l’humour a plus de mal à monter sur scène ?
La question me surprend. Ma famille habite en Russie et je suis la carrière de beaucoup d’humoristes très drôles, hommes ou femmes, qui y exercent dans des genres très différents : Ioulia Akhmedova, Kirill Mazur, Ivan Abramov… Ils sont connus du grand public. L’humour est très présent en Russie [mais les autorités censurent notamment les prises de parole sur la guerre et répriment les expressions publiques de soutien aux personnes LGBT, ndlr].
Vous brisez le tabou de la dépression post-partum et de la charge mentale, en disant que vous adorez votre fils mais que vous détestez le rôle de mère. C’est une thérapie personnelle, ou souhaitez-vous venger toutes les mères épuisées ?
Je ne me sens pas en mission, sur scène. J’éprouve simplement le besoin de me raconter. Par chance, mon expérience résonne avec celle de nombreuses femmes. Le rôle de mère n’a rien d’évident. Il demande énormément d’énergie, si l’on veut être à l’écoute de son enfant. Je me suis imposé d’être présente pour mon fils, physiquement et mentalement. Au début, c’était dur : j’étais seule, étrangère, sans grands-parents pour m’aider, ni copine… Je n’avais même pas de travail ! Certaines gèrent cette situation mieux que d’autres.
Votre seul-en-scène s’intitule “Ça valait le coup”. Quoi au juste ? Tout ce que vous avez vécu ?
En effet, le titre évoque tous les choix que j’ai faits. Déménager dans un pays où l’on ne connaît personne, se marier, avoir un enfant, puis divorcer… Je ne regrette rien. Je ne dis pas que ça a été simple, mais tout compte fait, ça valait le coup. De toute façon, ce n’est pas bien d’avoir des regrets.




