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Hors de Portée ?

Le Gage d'amour, Hippolyte Lazerges © Mathaf Gallery, Londres

C’est l’histoire d’un opéra qui aurait pu ne jamais (re)voir le jour. Créé il y a 130 ans, Aben Hamet vit ses partitions éparpillées, son orchestration perdue et fut englouti dans les tréfonds de la mémoire. Il aura fallu la persévérance d’un homme, Jean-Claude Malgoire, pour ressusciter cette pièce et enrichir le répertoire lyrique.

Après la victoire des Espagnols sur les Maures en 1492, les derniers survivants fuient la péninsule. C’est donc à Carthage que le jeune prince Aben Hamet fut élevé par sa mère, dans la haine des vainqueurs. Enfin prêt à se venger, il revient à Grenade mais croise Bianca, une ravissante chrétienne, la fille du gouverneur… Inspiré d’une nouvelle de Chateaubriand, cet opéra conte un amour tragique entre deux êtres que tout oppose. Son auteur, Théodore Dubois (1837-1924), deviendra professeur d’harmonie et directeur du conservatoire de Paris (1896-1905). Sommité des musiques classiques, J-C Malgoire connaissait forcément son Dubois sur le bout des doigts. « Eh bien pas du tout, avoue-t-il simplement. Dubois est mondialement célèbre pour un traité d’harmonie. Pour moi, c’était un mathématicien de la musique, un homme important, mais dont je ne connaissais pas le travail ». En dépit d’un bon accueil lors de sa création au Théâtre Italien de Paris, en 1884, cet opéra fut handicapé par son livret en italien. Une traduction en français, tardive, n’y changea rien. Et voici comment une œuvre peut mourir – ou presque.

Archéologie musicale
J-C Malgoire s’est donc attelé à sa réorchestration, ainsi qu’il l’avait fait pour La Boîte À Joujoux en 2011, oeuvre inachevée de Debussy. « C’était plus facile, modère le maître. On connaît Debussy, on peut faire “à la manière de” ». Pour corser le tout, J-C Malgoire dut se contenter de la partition en piano-chant. Un peu léger, pour réorchestrer ? « Non. Depuis quatre siècles, c’est ainsi que les opéras circulent. C’est le strict minimum ». Et pour l’orchestre symphonique, J-C Malgoire s’est appuyé sur sa connaissance de l’époque, a étudié d’autres partitions de Dubois afin de saisir sa patte : « Sa façon d’orchestrer n’est pas différente de contemporains comme Massenet, par exemple. C’est un orchestre très complet, avec beaucoup de couleurs, de la harpe, des percussions claires… Cette musique scintille. De plus, le saxophone apparaît dans ces années-là. Dubois l’utilisait beaucoup. Je l’ai adopté aussi ». L’époque est également à l’exotisme, à l’orientalisme, un mouvement qui touche tous les arts depuis la conquête d’Alger (1830). Dubois s’intéresse au thème, mais sa musique ne s’en ressent pas. Quant au texte, une traduction française existait mais « elle était indigente. L’obligation d’écrire en alexandrins a parfois conduit à des contresens. Nous avons donc tout repris. Et vu le climat, nous avons enlevé les termes à connotation raciste. Des mots anodins au xixe siècle mais qui choqueraient aujourd’hui ».

Un legs pour demain
La mise en scène ne s’essaie pas à recréer le vernis d’époque. Costumes mêlant traditions arabe et hispanique sont portés par cinq comédiens (venus du Canada, d’Espagne, de France ou du Maroc) évoluant sur un plateau en deux plans. « Ces deux plans permettent de conter plusieurs histoires. Je suis un amateur de plateaux nus, confie J-C Malgoire. Mais je fais confiance à la metteuse en scène Alita Baldi, qui a opté pour un décor abstrait avec au sol, un tapis à motif bi-culturel : arabe et andalou à la fois ». Une certitude : Aben Hamet sera immortalisé. « Je veux qu’on l’enregistre pour les médiathèques, afin qu’il reste une trace de cette œuvre. En 1996, nous avions créé le Falstaff ossia Le tre burle de Salieri, fameux rival de Mozart. Le CD est désormais dans le commerce ». C’est l’une des missions tacites – mais ô combien concrètes – de l’Atelier Lyrique : aller là où les autres ne vont pas, fouiller, exhumer, défendre et faire découvrir des trésors cachés, de Guillaume de Machaut à nos jours.

Thibaut Allemand
Informations
Tourcoing, Théâtre Municipal Raymond Devos
14.03.201420h, 45/43/35/33/10€
16.03.201415h30, 45/43/35/33/10€
18.03.201420h, 45/43/35/33/10€

www.atelierlyriquedetourcoing.fr

Rencontre / Débat :
Nostalgie de l’Andalousie arabe, la figure d’Aben Hamet, 13.03, Tourcoing, Médiathèque Andrée Chedid, 18h30, gratuit sur réservation, mediatheque@ville-tourcoing.fr // Aben Hamet d’après Chateaubriand, 14.03, Tourcoing, Th. R. Devos, 18h30

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