La République de Platon
Relu et sublimé
Lorsqu’un metteur en scène audacieux et l’un des philosophes les plus importants de notre époque se penchent sur l’un des textes fondateurs – on n’ose écrire sacrés – de la philosophie occidentale, on peut espérer une réunion au sommet. Et c’est bien ce qu’on obtient avec La République de Platon, dans sa traduction par Alain Badiou, portée sur les planches par Grégoire Ingold. Les deux intéressés s’expliquent, sans dispute aucune.
Si pour beaucoup, Platon évoque de lointains souvenirs de lycée, « cet auteur m’a accompagné tout au long de ma vie », confie Alain Badiou. Au point que le professeur émérite de l’Ecole Normale a proposé, en 2012, une traduction nouvelle de La République (315 av J.-C), le dialogue le plus directement politique du philosophe grec. Un travail titanesque modelant le texte originel « dans le sens d’une contemporanéité, d’un déplacement, d’un replacement dans un contexte différent ». Au passage, La République devient La République de Platon, afin d’éviter toute confusion. Le philosophe fut frappé par la « singulière vitalité » du texte, original et traduit. À quoi tient-elle ? À son caractère polyphonique, qui constitue une quasi exception dans la philosophie occidentale : la forme dialoguée du raisonnement. Tandis que la tradition n’offre que l’unique voix d’un penseur s’adressant à son lecteur, Platon convoque plusieurs personnages et autant de points de vues qui s’affrontent, prenant vie. Socrate s’emploie alors à préciser, interroger et questionner ces idées ou ces opinions, poussant parfois les protagonistes dans leurs derniers retranchements pour arriver à une forme de conclusion. C’est l’essence même de la dispute.
Une question de points de vue
Un tel dispositif, éminemment théâtral, ne demande qu’à être joué et interprété. Pas seulement pour son caractère pédagogique mais également car ces textes et ces dialogues étaient « destinés à être lus par les élèves de l’Académie (ndlr. l’école fondée par Platon), rappelle Grégoire Ingold. Ce sont des entraînements à la dispute. Penser le théâtre ainsi, c’est le voir comme un lieu d’école, d’exercice et de mouvements ». Cette impression de mouvement et de dynamisme est particulièrement probante dans cette mise en scène du Livre I de La République : parfaitement incarné, le dialogue conserve ses subtils équilibres. Le jeu des acteurs n’étouffe jamais un texte patrimonial s’il en est, et ces mots ne représentent jamais un poids trop lourd sur les épaules des cinq comédiens. Subtil dosage qui rend passionnant, pour le spectateur, ces joutes oratoires autour d’une grande question, à la fois simple et complexe : « Qu’est ce que la justice ? ». La scénographie de Grégoire Ingold rend tangible cette multiplicité de points de vues possibles sur une même question. Le public entoure la scène, à la manière d’un espace public, d’un forum, qui confère à la dispute et aux paroles prononcées une valeur supérieure, engageant davantage les protagonistes. Les échanges entre Socrate, infatigable questionneur, et le sophiste Thrasymaque, adepte d’une rhétorique que l’on qualifierait aujourd’hui de cynique, sont à ce titre particulièrement éloquentes et modernes. Elles suscitent chez le spectateur des interrogations qui, bien que vieilles de plusieurs milliers d’années, n’ont rien perdu de leur criante actualité. Car on ne repart pas seulement avec l’agréable impression d’avoir assisté à une belle représentation : on en retire également quelques idées.









