Illusion d'optique

Lethe © Sylwia Kowalczyk

Sylwia Kowalczyk aime jouer avec notre perception de la réalité. Dans la série Lethe, cette artiste polonaise installée à Edimbourg marie photographie et collage. Le titre renvoie à la mythologie grecque et au « fleuve de l’oubli », qui efface les souvenirs des morts s’y baignant. De ces images déchirées, mélangées puis reconstituées émanent ainsi mystère et nostalgie. Rencontre.

Quel est votre parcours ? Mes parents étaient très créatifs et m’ont toujours encouragée, mais en tant qu’enfant unique je préférais passer du temps seule. Je suppose que c’est un facteur important pour devenir artiste. J’ai d’abord suivi des cours en design graphique. Durant mes études à Cracovie, j’ai rejoint des ateliers très différents – de la lithographie, du dessin, de la peinture et même de la sculpture. Puis, j’ai participé à un échange d’étudiants à l’ESAG Penninghen à Paris. Quand je suis revenue, tout ce que je voulais faire, c’était de la photographie !

Comment décririez-vous votre travail ? Lorsqu’on m’aborde en soirée et pour me demander ce que je fais, généralement je réponds que j’étudie les illusions d’optique. J’enchaîne en disant je soulève de grandes questions : la mort, l’identité, la peur, la distorsion… En principe, c’est le moment où mon interlocuteur décide qu’il a quelque chose d’urgent à faire !

Plus généralement que souhaitez-vous exprimer ? Chaque projet évoque une problématique différente en rapport avec ma vie. Par exemple Chicas évoque le passage d’une jeune fille dans l’âge adulte – mariage, maternité, responsabilité… Nightwatching décrit la peur de perdre la vue, ce qui m’est réellement arrivé (ndlr : elle fut atteinte d’un décollement de la rétine). Temporal Portraits consiste en une série de rencontres avec des gens de culture très différente de la mienne.

Lethe

La série Lethe que nous présentons ici est-elle représentative de votre œuvre ? Pas du tout. Elle renvoie à une expérience de lâcher prise. Ma famille a connu une année difficile quand cette série a été réalisée. Ma belle-mère fut très malade, on lui a diagnostiqué une tumeur au cerveau, puis elle est morte. Lethe est donc très singulière. Pour la créer je suis sortie de l’environnement confiné du studio et j’ai essentiellement effectué ces collages en deux séances.

Lethe

Comment travaillez-vous ? En utilisant des techniques analogiques, sans aucune manipulation numérique. Je suis très “control freak” et j’aime créer dans mon propre studio. Les idées bouillonnent durant plusieurs mois puis se mettent en place soudainement. Je les consigne dans des cahiers et quand je suis prête, j’appelle mes amis.

Plus concrètement ? C’est un processus intime mais rapide. Je sais immédiatement si l’idée fonctionne, c’est très intuitif. De plus, je collabore avec mes invités et j’essaie toujours de les mettre à l’aise devant l’appareil photo. Si les gens vous font confiance et apprécient la démarche, ils donneront plus d’eux-mêmes. Travailler avec des célébrités n’est pour moi pas gratifiant. Mon appareil préféré est le Mamiya RB67 car il permet de voir l’image en temps réel. Ensuite, je tire un négatif, le développe et le scanne.

Lethe © Sylwia Kowalczyk

Lethe © Sylwia Kowalczyk

Qui sont vos modèles ? Habituellement les membres de ma famille et mes proches. Parfois, j’invite des inconnus (comme pour Temporal Portraits) mais je trouve cela stressant, donc j’évite autant que possible. Heureusement, mes enfants et ma famille sont très compréhensifs et la majorité de mes amis sont des “créatifs”, ils adhèrent donc à ma démarche. Je suis très chanceuse car mon mari est aussi photographe, je rebondis alors sur ses idées et lui demande de m’aider pour la prise de vue.

Où puisez-vous votre inspiration? Elle peut surgir de n’importe où. Je ne m’intéresse pas aux images des autres photographes, plutôt à la peinture, à l’architecture. Je lis beaucoup d’auteurs classiques comme Proust ou Dostoïevski mais aussi la littérature contemporaine, et des essais. Siri Hustvedt m’influence beaucoup. J’ai aussi la chance de bénéficier d’une formation en histoire de l’art, j’ai donc toute une bibliothèque de références en tête.

Cultivez-vous d’autres moyens d’expression ? Oui, je conçois aussi des illustrations pour les magazines et des couvertures de livres. Je pense aussi à réaliser un court métrage. Je suppose que c’est une évolution naturelle et j’aimerais utiliser le son comme une autre forme d’expression.

Lethe

Propos recueillis par Marine Durand

A voir : Exposition Lethe à la Blue Skye Gallery, Portland, Oregon, novembre et décembre 2017, www.blueskygallery.org

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