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Le Temps retrouvé

The Disturbance (Cathedral of the Pines) - 2012-2014 © Courtesy Gregory Crewdson, Galerie Templon

Au Musée de la Photographie de Charleroi, Eveningside réunit trois séries majeures de Gregory Crewdson. Un parcours à la fois intime et politique, qui oblige à ralentir et à observer autrement l’Amérique.

Avant même d’évoquer l’exposition, il est question d’un regard. Celui que Crewdson pose depuis plus de trente ans sur l’Amérique ordinaire, ses maisons modestes, ses vies à bas bruit. Une vision façonnée par le cinéma, mais arrêtée net par la photographie. Ses images ressemblent à des films dont il ne resterait qu’un plan, mystérieux et définitif. À Charleroi, Eveningside rassemble trois séries réalisées entre 2012 et 2022, pensées comme une trilogie. Une décennie de création, mais aussi de vie, où se lit une évolution sensible du travail de l’artiste. Crewdson est absent — en tournage, dit-on. L’expression n’est pas anodine. Chaque image mobilise des équipes dignes d’un plateau de cinéma : décors métamorphosés, castings, accessoires minutieusement choisis, lumières réglées à l’extrême. Pourtant, rien ne bouge. Tout est figé, comme retenu par un souffle invisible.

Alone Street (An Eclipse of Moths), 2018-2019 © Courtesy Gregory Crewdson, Galerie Templon

Alone Street (An Eclipse of Moths), 2018-2019

En totale immersion

La visite débute avec la série Cathedral of the Pines. Des images en couleur, baignées d’une lumière douce. Parmi elles, The Disturbance, montre une femme dans une maison en bois, trois individus à la lisière d’une forêt, la neige qui absorbe les sons. Réalisé dans le Massachusetts, cet ensemble marque un retour à la création après une période de silence. On y sent l’idée de refuge, de réconciliation avec un lieu, avec soi-même. Puis le décor se fissure. Avec An Eclipse of Moths, les formats s’élargissent, les rues se vident, la lumière devient plus crue. Une femme arrêtée à un feu rouge sous la pluie, un homme qui la fixe depuis sa maison… « On a toujours le sentiment qu’il y a un avant ou un après », explique Jean-Charles Vergne, commissaire de l’exposition. « Mais la photographie ne livre jamais la clé ». Ces images évoquent l’effondrement d’une ville industrielle et, plus largement, celui d’un rêve américain à bout de souffle. Enfin, Eveningside. Le noir et blanc s’impose. Une ville fictive, recomposée à partir de bourgades bien réelles. Garages, bureaux, vitrines : les personnages sont souvent au travail, comme réduits à leur fonction sociale. L’atmosphère est crépusculaire, proche du film noir. Les références à Fritz Lang ou à Antonioni affleurent sans enfermer les images dans la citation. Ce qui relie ces trois ensembles, c’est la tension entre immobilité et durée. Les mêmes visages réapparaissent, vieillissent. Le visiteur aussi mesure le temps qui passe : il faut revenir, contempler, accepter de ne pas tout comprendre. Crewdson ne raconte pas l’Amérique ; il suspend l’instant et invite à ralentir.

Nicolas Pattou / Photo : Alone Street (An Eclipse of Moths), 2018-2019 © Courtesy Gregory Crewdson, Galerie Templon
Informations
Charleroi, Musée de la Photographie

Site internet : http://www.museephoto.be

07.02.2026>17.05.2026mar > ven : 9h-17h • sam & dim : 10h-18h, 8 / 4€ (gratuit -12 ans)
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