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Plus belge la vie

© Fabienne Bernard

Royaume de l’absurde et de l’autodérision, le plat pays a trouvé en Pierre Mathues un ambassadeur de choix. Dans son spectacle désormais culte, La Belgique expliquée aux Français, cet ancien professeur nous raconte comment on peut vivre si longtemps sans gouvernement, que “non, peut-être” ça veut dire “oui”, et qu’une bonne frite est toujours cuite deux fois – par contre, rien sur la dernière coupe du monde de foot… Rencontre avec l’autoproclamé “Prix Nobelge”, qui mérite bien son titre.

Il paraît que vous étiez enseignant avant de monter sur scène… Oui, dans des lycées professionnels, pendant presque 20 ans dans la région de Charleroi, et c’était le plus rude des publics. J’ai aussi été conseiller pédagogique, puis journaliste, comédien, meneur de revue… j’ai eu plusieurs vies !

Que gardez-vous de votre parcours de prof ? Disons que j’ai toujours envie d’expliquer des choses à des gens qui n’ont rien demandé ! Mes spectacles sont des sortes de conférences, un peu comme des cours mais en plus joyeux. Et tout ce que je raconte est vrai !

Selon vous, les Français méconnaîtraient donc la Belgique… Bon, les Nordistes la connaissent bien. On est très proches, on utilise quasiment les mêmes mots. Il drache de la même façon de part et d’autre de la frontière ! J’explique surtout la Belgique à des Français situés un peu plus loin.

Que leur expliquez-vous alors ? Cela va des belgicismes à la gastronomie, en passant par la géographie, l’histoire ou la politique, pas toujours facile à comprendre, comme nos six gouvernements simultanés et nos 60 ministres… On a aussi deux rois et deux reines. D’ailleurs, si vous voulez on vous en prête, même si vous avez déjà un empereur en France… Mais le vrai thème du spectacle, c’est l’autodérision. Le Belge s’autorise à rire des autres, car il se moque d’abord de lui-même.

Selon vous, d’où vient cette autodérision ? Du fait qu’on n’a pas une longue histoire. La Belgique est née en 1830. Avant cela on a été bourguignon, espagnol, hollandais, autrichien, français… Nous avons été envahis par tout le monde ! Il n’y a pas de langue belge. Chez nous, on parle celle des voisins.

D’ailleurs, il n’y a pas un accent belge, mais plusieurs… Oui, quand on habite à Tournai, Mouscron ou Comines, grosso modo dans le Far West du Hainaut, on parle ch’ti. Mais plus loin, à Charleroi où je suis né, les “i” deviennent des “é”. On ne dit pas “merci” mais “mercé”. À Namur le phrasé est plus lent, l’emblème de la ville c’est d’ailleurs un escargot ! À Liège on parle en souriant et puis à Bruxelles, on pratique 105 langues. C’est la ville la plus cosmopolite du monde après Dubaï.

© Christophe Danaux

© Christophe Danaux

Mais à Bruxelles, on ne dit pas “oui” et “non” comme tout le monde… C’est vrai, “oui” se traduit par “non, peut-être”. Par contre “non” se dit “oui, sans doute”. Cela trahit un certain sens de l’ironie. Exemples : « Tu veux aller chez ta belle-mère Pierre ? Oui, sans doute ! »… « Tu veux boire une bonne bière ? Non, peut-être ! »

Belgique rime avec “exotique” mais aussi “dramatique”, dites-vous. Alors, qu’est-ce qui fait son exotisme mais aussi son drame ? Un peu la même chose. J’adore qu’il faille 541 jours pour former un gouvernement. C’est à la fois drôle et pitoyable. Les Belges finissent toujours par trouver une solution, mais elle est souvent plus compliquée que le problème !

Il faudrait alors changer de devise nationale, « l’union fait la force »… C’est vrai, on est unis quand on gagne au foot ou pour faire la fête à tout bout de champ (d’ailleurs c’est incompréhensible, les terrasses des bistrots sont remplies à toute heure de la journée en Belgique) mais parfois c’est plus compliqué. Durant le Covid par exemple, on avait quand même neuf ministres de la santé, l’un étant responsable des piqûres, l’autre des masques… Il faudrait donc remplacer cette devise par : « pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ». La Belgique, c’est un peu le pays des Shadocks ! Comme ils disent, plus on rate et plus on a de chances de réussir !

Qu’apprennent les Belges durant ce spectacle ? Ils jubilent, car c’est un bon résumé du pays !

D’ailleurs, vous rappelez que la Belgique est née… à l’opéra ! Oui, le 25 août 1830, pour l’anniversaire de Guillaume 1er, qui était le roi des Hollandais mais aussi des Belges puisque nous étions alors sous leur domination. Pour ses 59 ans, l’opéra français La Muette de Portici est donnée au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Lors de la scène 2 de l’acte 2 les ténors lancent : « Amour sacré de la patrie / Rends nous l’audace et la fierté / À mon pays je dois la vie / Il me devra sa liberté ». Alors le public se déchaîne, les gens se lèvent, s’enflamment. On crie dans les rues de Bruxelles « liberté ! », on déchire le drapeau hollandais… C’est le début de la révolution belge !

Sinon, les Belges ont aussi inventé le patin à roulettes… Oui, on le doit à Jean-Joseph Merlin, un habitant de Huy. La légende dit même qu’il jouait du violon en patinant.

Y a-t-il des choses que les Français ne pourraient pas comprendre de la Belgique ? L’autodérision peut-être, qui est dans notre ADN. Les stand-uppers français sont par exemple plus vachards. L’humour belge est rond, bienveillant. On rit ensemble. « Avec » mais pas « de ».

Les Belges connaîtraient-ils bien les Français ? Oui, on regarde la télé française, on lit les journaux français… Par exemple, les Belges se passionnent pour la présidentielle, c’est comme une finale de mondial ! On attend les tirs aux buts, voire qui va passer à la trappe.

Quel est le propos de votre nouveau spectacle, Prix Nobelge ? Je suis un amoureux de la langue française et grand collectionneur de dictionnaires, j’en ai une cinquantaine à la maison. Je voulais donc monter un spectacle sur les mots. Et je me suis attribué le Prix Nobelge, car je le mérite ! Mais j’en distribue aussi…

Vous vous glissez dans la peau d’un personnage cette fois… Oui, d’habitude je suis habillé en noir pour ne pas m’emmêler les pinceaux avec les couleurs, car je suis daltonien. Là, j’ai eu envie de casser mon image de conférencier et me suis commandé un costume sur-mesure tout en noir, jaune et rouge, qui rappelle celui des Gilles de Binche. Il y a des frites sur mon chapeau, j’ai un sceptre surmonté d’un Atomium, une fraise, une médaille en or… On a mis le paquet !

Comment avez-vous choisi les mots dont vous parlez ? C’est un abécédaire. On commence par la lettre A avec “anagramme” puis on termine avec la lettre Z comme “zinzin”. J’ai choisi des mots qui m’amusent, je milite notamment pour l’entrée dans le dictionnaire du mot “chokotoff”.

Qu’est-ce que c’est ? C’est un caramel au chocolat. Quand j’en offre à un Français il me répond systématiquement : « bah, c’est un michoko ». Mais non, le michoko est un ersatz du chokotoff, c’est quatre divisions en-dessous ! D’ailleurs, “tof ” ça veut dire “génial” à Bruxelles. C’est plus qu’un bonbon, c’est un médicament ! En Belgique on le prescrit pour soigner la dépression saisonnière. Mais attention, il faut en prendre au maximum un par heure, sinon ça devient une addiction.

Une expression que vous aimez ? « Laisse la porte contre », totalement incompréhensible en France. Une porte est ouverte, fermée ou entrouverte. En Belgique il y a une quatrième position : la “porte contre”, qui touche juste le chambranle. Sinon, j’aime bien celle-ci :« Si tu téléphones à une voyante et qu’elle ne décroche pas avant que ça sonne, raccroche ». C’est une fulgurance signée d’un grand philosophe belge : Jean-Claude Van Damme !

D’ailleurs vous le rappelez, la Belgique a une forme de cerveau… Oui, je l’ai piquée à Charline Vanhoenacker celle-là. Et pour ceux qui font semblant de ne pas comprendre, on est situé juste là, au-dessus de la France !

Finalement, la Belgitude existe-t-elle ? Et quelle en serait votre définition ? C’est un art de vivre et des collisions improbables. Par exemple manger une pêche au thon ou du poulet à la compote. Et puis, c’est une bonne dose d’autodérision. La situation est désespérée ? Eh bien ce n’est pas grave. Pour citer Jaco Van Dormael : « En Belgique il faut être un peu fou, sinon tu deviens dingue ».

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : © Fabienne Bernard

La Belgique expliquée aux Français

Malmedy, 31.03, Salle La Fraternité, 20h, amapac.be

 

Prix Nobelge

Houdeng-Goegnies, 18 & 20.01 Cercle Horticole, 20h, 12 > 8€, cestcentral.be

Jodoigne, 21.01, Chapelle Notre-Dame du Marché, 20h, 12/10€

Binche, 24.01, Théâtre de Binche, 20h, 12/8€

Soumagne, 26.01, Centre culturel, 20h, 16/11€

Chaudfontaine, 28.01, École Marcel Thiry 18h30, 20€

Fleurus, 03.02, La Bonne Source, 20h, 14/12€

Chimay, 10.02, Centre culturel, 20h, 12/10€

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