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Mémoire vive

© 3b Productions - France 2 Cinéma - Le Pacte - Wild Bunch International

Depuis près de 40 ans, Rachid Bouchareb ne cesse de questionner l’immigration et de dénoncer les injustices dont sont victimes les Français d’origine maghrébine. On se souvient bien sûr d’Indigènes, dans lequel il rendait hommage aux tirailleurs nord-africains qui s’engagèrent en 1943 dans l’armée française. Avec Nos frangins, le réalisateur césarisé retrace cette fois le meurtre de Malik Oussekine, battu à mort par des membres du peloton des voltigeurs motorisés, en marge des grands mouvements de contestation étudiante contre le projet de réforme universitaire Devaquet. Il s’intéresse aussi au meurtre d’Abdel Benyahia, tué par balle cette même nuit de décembre 1986 par un policier ivre. Avec un parti pris assumé : celui de mêler fiction et réalité, images d’archives et personnages inventés. Rencontre. 

Comment ce film est-il né ? Ça fait 35 ans que je le porte, inconsciemment. Je suis de la génération qui a grandi avec cette histoire. À l’époque je sortais d’une école de cinéma et venais de réaliser mon premier film, Bâton rouge. Ce drame m’avait profondément marqué, révolté. Je suis né en France et d’origine algérienne, donc un enfant de l’immigration comme l’étaient Malik et Abdel. Le pays s’était alors embrasé pour leur rendre justice.

Avec le temps, de quelle façon ce sujet a-t-il évolué selon vous ? Depuis 40 ans les politiques se succèdent mais rien n’a vraiment bougé sur l’immigration, l’intégration, les violences policières. J’observe que la première, la deuxième et la troisième génération issue de l’immigration font l’objet du même débat… C’est devenu le plat de résistance à chaque élection. J’ai toujours été bercé, agressé par ce thème, servi à des sauces différentes. D’ailleurs, cette petite musique jouée depuis trop longtemps a pris une autre dimension récemment : elle s’est internationalisée. L’immigration recouvre des formes inédites. Face au changement climatique, la population française ne devra-t-elle pas aussi un jour migrer en masse ? On peut s’attendre à de nouveaux mouvements de population.

Vous revenez sur le meurtre de Malik Oussekine mais aussi celui d’Abdel Benyahia, plus méconnu. Était-ce important pour vous de rappeler ce nom ? Oui, parce que ce drame a eu lieu la même nuit. Abdel a été tué quelques heures avant Malik Oussekine par un policer ivre. On a décidé de le laisser dans l’ombre, mais c’est la même histoire. Un complot a été mis en place et aujourd’hui encore on n’a pas accès à toutes les informations. La mort d’Abdel Benyahia a d’abord été cachée à sa famille. La police a voulu dissimuler cette bavure pour ne pas ajouter de colère à la colère. Comme on a tenté, au tout début, de faire passer Malik Oussekine pour un phalangiste libanais chrétien*, parce qu’on avait retrouvé une Bible sur lui.

(c) Guy Ferrandis

(c) Guy Ferrandis

D’ailleurs, vous focalisez sur la volonté de conversion au catholicisme de Malik Oussekine, qui voulait devenir prêtre… Oui, nous l’avons découvert suite au travail de recherche avec Kaouther Adimi, ma coscénariste. Sarah, la sœur de Malik avec qui je me suis entretenu pour réaliser ce film comme avec le frère d’Abdel Benyahia, nous l’a confirmé. D’ailleurs, au moment des faits elle vivait avec un policier. Comme quoi, la réalité est parfois très complexe…

“Plus jamais ça !” pouvait-on lire, alors, sur les banderoles des manifestants, au lendemain du drame. C’est aussi inscrit sur l’affiche du film… Oui, car pour moi cette histoire est aussi celle du peuple de France qui décide, soudain, de rejeter un type de société. Il y avait eu des meurtres comparables à celui de Malik, notamment ceux du massacre d’octobre 1961. Ces morts-là sont restés anonymes, comme Abdel Benyahia d’ailleurs. Et puis, pour la première fois, un nom est sorti : Malik Oussekine. Des gens ont défilé dans la rue par centaines de milliers en brandissant son portrait. Je compare cela à un Mai 68 des étudiants, contre les violences policières. Aujourd’hui encore il y a une force intérieure dans ce pays capable de descendre dans la rue pour dire “plus jamais ça”, malgré les fractures.

(c) Guy Ferrandis

(c) Guy Ferrandis

Pourquoi vous êtes-vous concentré sur les trois jours qui ont suivi ces deux drames ? Dès les premières heures, la réaction populaire fut très forte. On a aussi entendu beaucoup de déclarations politiques, certaines scandaleuses. Ce sont d’ailleurs eux les seconds rôles du film : Chirac, Pasqua, Mitterrand… comme les journalistes ou les présentateurs de JT tels que Noël Mamère, ou Claude Sérillon. En face, les familles des victimes recevaient ce bouillonnement, ces affrontements… Les uns enquêtaient pour savoir comment leur proche était mort, les autres cherchaient leur fils, leur frère. C’est à ce moment-là que tout s’est noué, que la tension dramatique est à son comble.

Comment articulez-vous les images d’archives et les scènes de fiction ? Je privilégie les archives lorsqu’elles existent pour éviter une reconstitution. Je ne voulais pas d’acteurs pour incarner Pasqua ou Chirac, ça aurait été ridicule. En même temps, je ne réalisais pas non plus un documentaire, mais un film avec un contenu artistique. J’ai donc acheté des caméras utilisées à l’époque par la télévision pour prolonger, à certains moments, des archives – voire les réhabiliter quant elles étaient inexploitables. La fiction peut parfois enrichir des faits réels. Par exemple, lorsque les CRS ont investi la Sorbonne pour chasser les étudiants, les journalistes n’avaient pas accès aux locaux… Ce procédé m’a simplement permis d’aller plus loin dans l’histoire.

Productions - France 2 - Le Pacte - Wild Bunch International

Productions – France 2 – Le Pacte – Wild Bunch International

Parmi ces archives, il y a cette interview télévisée montrant le jeune Abdel, en stage de formation d’agent d’accueil à la Grande Halle de La Villette… Oui, c’est un témoignage incroyable. Il montre un garçon lumineux, qui veut aller vers les gens. Et c’est d’ailleurs ce qu’il a fait le soir où le policier lui a tiré dessus : il séparait deux hommes qui se battaient. Il est mort pour ça. On a aussi des images incroyables avec des secours qui tentent de réanimer Malik Oussekine en pleine rue.

On est en 1986 et, pourtant, il y a déjà beaucoup d’images, alors que les moyens techniques sont moins importants qu’aujourd’hui… C’est vrai. D’une façon générale, je trouve que la cohabitation, à l’époque, a favorisé un espace de liberté à la télévision. Dans les journaux de 13h et 20h, ça y allait… Les journalistes ont tout de même diffusé ces images de tentative de réanimation de Malik Oussekine. Les passeraient-on aujourd’hui ? Sans doute sur les réseaux sociaux, mais peut-être pas à la télé. C’est ce qui va déclencher l’enquête et mettre les politiques sur la sellette. Ce témoignage fut précieux.

* des nationalistes extrémistes

Propos recueillis par Julien Damien // Photo : © 3b Productions - France 2 Cinéma - Le Pacte - Wild Bunch

Nos frangins

De Rachid Bouchareb, avec Reda Kateb, Lyna Khoudri, Raphaël Personnaz… Sortie le 07.12


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