Home Exposition Marie-Amélie Senot

Annette Messager, le quotidien enchanté

Annette Messager, Dessus-dessous, 2019. Voile de soie, lumière, ventilateurs sculptures,  objets divers (détail). Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New-York,  Photo: Annette Messager (c) Adagp, Paris 2022

C’est l’un des événements artistiques majeurs de ce mois de mai dans les Hauts-de-France. Plasticienne mondialement reconnue, Annette Messager investit le LaM à l’occasion d’une exposition intitulée Comme si et dévoilant nombre de créations inédites. Marie-Amélie Senot, attachée de conservation pour l’art moderne et l’art contemporain au musée de Villeneuve d’Ascq, nous livre quelques clés de compréhension d’une œuvre puisant ses racines dans le quotidien, mais pour mieux le faire dérailler.

Qu’est-ce qui caractérise l’œuvre d’Annette Messager ? Elle a commencé à travailler à la fin des années 1960 et appartient à un groupe d’artistes élaborant un récit à partir de leur propre vie, ce que l’on a appelé “les mythologies individuelles”, où l’on classe Christian Boltanski ou Sophie Calle notamment. Sa particularité ? C’est une touche-à-tout. Annette Messager aime les matériaux et ne se limite pas à un domaine : écriture, broderie, dessin, installation, sculpture… Conçue en 1971-72, la série Les Pensionnaires constitue par exemple une œuvre majeure dans son parcours, rassemblant l’ensemble de ses pratiques artistiques. Elle y raconte une histoire où elle se donne le rôle d’une maîtresse de pension, élevant, gardant ou protégeant ses “enfants-oiseaux”. Elle aurait ramassé un moineau mort dans la rue, et décidé d’en prendre soin. Elle a alors réuni des oiseaux empaillés, pour leur tricoter des petits vêtements… Cela semble très sympathique au premier abord, mais c’est aussi un conte grinçant. Cette approche est emblématique de son travail.

Il y a toujours une ambigüité dans son œuvre, que l’on peut appréhender de plusieurs façons, n’est-ce pas ? Oui. Par exemple elle aime beaucoup le film Lola Montès, réalisé par Max Ophul et sorti en 1955. L’héroïne est tantôt présentée comme une sainte absolue, tantôt comme une prostituée. Les personnages d’Annette Messager se situent entre ces deux pôles, ne sont jamais univoques. Elle-même s’est construit une multitude d’identités. Cela lui permet de ne pas s’enfermer dans un seul rôle, d’adopter nombre de points de vue et de pratiques.

Annette Messager, Daily, 2015-2016. 21 éléments en skaï noir et tissus, 9 rats en black wrap et peinture noire, filets; dimensions variables. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager.© Adagp, Paris, 2022

Annette Messager, Daily, 2015-2016. 21 éléments en skaï noir et tissus, 9 rats en black wrap et peinture noire, filets; dimensions variables. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager.© Adagp, Paris, 2022

Une autre dimension semble importante dans son travail : c’est le rapport au quotidien… Oui, elle ne cherche pas ses sujets d’inspiration très loin. Elle lit le journal, observe les gens dans le métro…. L’une des premières salles de cette exposition est justement consacrée à ce thème. Pour Annette Messager, le fantastique se situe dans le quotidien. Elle use d’objets que l’on connaît tous, comme une paire de ciseaux ou un sac à main, pour les présenter de façon monumentale, et soudain ces choses ordinaires acquièrent un tout autre statut. L’installation Daily montre par exemple des gigantesques téléphones ou clés auxquels sont accrochés de petites êtres humains, comme des pantins ballotés par les événements. Les objets nous dominent, alors que c’est nous qui les avons créés. En somme, elle traite de sujets parfois déprimants, mais toujours avec humour !

Pourquoi ce titre, Comme si ? Il vient du livre Personne de Gwenaëlle Aubry, dans lequel une jeune femme raconte l’histoire de son père qui, justement, adopte tout un tas d’identités. La narratrice explique aussi que cet homme fait “comme si” tout allait bien. Il souffre de “la maladie du comme si”. Ce titre, qu’Annette Messager a choisi elle-même, sied bien au propos de l’exposition, car l’artiste évoque ici des choses assez tragiques. Pour continuer de vivre, on est bien obligé de faire “comme si”, de faire “semblant”, car si on pense constamment au fait que l’on finira finir six pieds sous terre, autant arrêter tout de suite ! D’ailleurs ces mots, “comme si”, résonnent en écho dès le début du parcours, et c’est la première fois qu’Annette Messager utilise sa voix lors d’une exposition. C’est le début d’une histoire, et à chacun de nous d’en raconter la suite, car elle n’impose jamais un sens précis.

Qu’est-ce qui fait la particularité de cette exposition ? Annette Messager dévoile ici beaucoup d’œuvres récentes, datant de 2019 à 2021, et encore jamais vues. Celles-ci côtoient des créations plus anciennes comme Mes Enluminures. Ce sont de petits dessins réalisés en 1988 et figurant des lettres qui décrivent la gent masculine en des termes peu élogieux : B pour “brute”, P pour “plouc”… Ils sont exposés parmi des représentations de vagins ailés, dans un espace plus intime, recouvert de papier peint d’utérus.

Annette Messager, Vagin ailé, 2018. Acrylique liquide sur papier; 54 x 40 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager. © Adagp, Paris, 2022

Annette Messager, Vagin ailé, 2018. Acrylique liquide sur papier; 54 x 40 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager.
© Adagp, Paris, 2022

On découvrira d’ailleurs beaucoup de dessins ici, n’est-ce pas ? Oui, cette pratique a pris beaucoup d’importance chez elle, notamment parce qu’elle était très malade et ne pouvait plus manipuler de choses lourdes. On trouve donc ici de petits dessins et d’autres plus grands. Ceux de la série Tête-à-tête, qui proposent des variations tragi-comiques autour du crâne, comme autant de vanités, forment ensemble un pubis, et sont à considérer dans une seule installation.

Y-a-t-il une œuvre sur laquelle vous voudriez attirer l’attention ? J’aime beaucoup Requiem pour Jeanne. Elle se réapproprie ici Jeanne d’Arc, devenue une icône de l’extrême droite française, mais sur laquelle Annette Messager projette une tout autre lumière, la considérant comme une figure du féminisme.

Qu’en est-il de la scénographie ? S’agit-il de faire “comme si” on était chez Annette Messager ? Oui, et sa maison est très intéressante car traversée d’escaliers, de niveaux et d’espaces reliés entre eux par des passerelles. Tout est très partitionné : ici c’est la couture, là le dessin… C’est un peu comme si on était dans son cerveau. Pour l’occasion, elle a totalement transformé l’espace du LaM, jouant par exemple avec les lumières. Pour l’anecdote, elle conçu un plan du musée pour constituer le parcours de l’exposition et l’a nommé “mon LaM”…

__________________________________________

A LIRE ICI : L’INTERVIEW D’ANNETTE MESSAGER

© Atelier A. Messager

© Atelier A. Messager

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : Annette Messager, Dessus-dessous, 2019. Voile de soie, lumière, ventilateurs sculptures, objets divers (détail). Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New-York, Photo: Annette Messager (c) Adagp, Paris 2022
Informations
Villeneuve d'Ascq, LaM

Site internet : http://www.musee-lam.fr/

Collections permanentes accessibles du mardi au dimanche de 10 h à 18 h.
Exposition temporaire et collections permanentes : 10 / 7 €
Collections permanentes : 7 / 5 €

11.05.2022>21.08.2022mar > dim : 10h-18h, 10/7€ (gratuit -12 ans)
Articles similaires
Goldorak © 2017 Gō Nagai, Dynamic Planning Bajram – Cossu – Dorison – Guillo – Sentenac – Kana (Dargaud-Lombard s.a.)