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Conte à rebours

 © Atelier Annette Messager

Figure majeure de l’art contemporain, Annette Messager investit le LaM de Villeneuve d’Ascq avec des pièces emblématiques (notamment Dessus-dessous) et surtout nombre d’oeuvres inédites, réalisées durant la crise sanitaire. Intitulée Comme si, cette exposition rassemble dessins, installations ou sculptures. Elle témoigne aussi de son obsession pour le quotidien, dont elle a fait son principal matériau de réflexion, auquel elle ajoute une pincée d’humour noir et une bonne dose de fantastique. Entretien avec une observatrice avisée de notre temps, où il sera question de féminisme, de mort ou d’une humanité brinquebalante.

Quel rapport entretenez-vous avec le LaM ? D’abord, j’adore son architecture, et puis je m’intéresse beaucoup à l’art brut et c’est le seul musée à en montrer en France. Je suis très sensible au travail de ces personnes privées de culture artistique qui font de leur histoire personnelle un engagement. Leurs souffrances, leurs envies et toute leur âme apparaissent dans leurs dessins, leurs écrits.

A quand remonte votre intérêt pour l’art brut ? A mon enfance, à Berck-sur-Mer. Mon père était architecte mais peignait aussi en amateur. Il m’a beaucoup appris sur le sujet. L’art brut est très présent dans le Nord-Pas de Calais. On y trouve des gens qui ont vécu la guerre et construisaient des œuvres avec des obus, par exemple. J’ai aussi découvert Augustin Lesage, ce mineur qui entendait des voix au fond de la mine et s’est mis à peindre de merveilleux tableaux. A l’époque nous croisions aussi Jean Dubuffet, qui passait ses vacances dans la ville voisine du Touquet. Physiquement, il ressemblait beaucoup à mon père. Je me souviens avoir volé ses cahiers de l’art brut au Musée des arts décoratifs, qu’on m’a ensuite volés d’ailleurs… Donc la boucle est bouclée !

Que verra-t-on lors de cette exposition ? Quelle est sa particularité ? Elle rassemble des dessins, des installations, des assemblages… Des oeuvres anciennes mais aussi très récentes, comme La Revanche des animaux, créée spécialement pour Villeneuve d’Ascq. C’est une installation figurant une cité en partie détruite : la Tour Eiffel est cassée, Notre-Dame très abîmée… Tout est recouvert de papier noir, le sol paraît calciné. Par contraste, des têtes de peluches colorées grimpent sur ces éléments, envahissent la ville, comme si les animaux prenaient leur revanche sur l’humanité.

Annette Messager, La Revanche des animaux, 2019-2021. Peluches, dessins, sculptures recouvertes de papier noir, lumière électrique ; h. 300 x l. 500 x p. 440 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. © Rebecca Fanuele

Annette Messager, La Revanche des animaux, 2019-2021. Peluches, dessins, sculptures recouvertes de papier noir, lumière électrique ; h. 300 x l. 500 x p. 440 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. © Rebecca Fanuele

Vous dévoilez aussi beaucoup de dessins ici, n’est-ce pas ? Oui, j’adore dessiner, c’est un vagabondage, un exercice proche de la poésie. Ces dessins se présentent tels des haïkus, simples, jetés comme une petite phrase, et tant mieux si c’est un peu maladroit. On redevient d’ailleurs un enfant en dessinant. Disons que j’ai une main de petite fille et une autre de vieille dame !

Quels dessins révélez-vous ici ? Citons la série Tête à tête, qui représente 77 têtes de mort, réalisées à partir de 2019. Ce sont des vanités, un grand classique de l’histoire de l’art mais les miennes sont très ironiques, un peu dans l’esprit de Tim Burton. Il se trouve qu’à ce moment-là j’étais très malade. Mon médecin m’avait intimé de ne pas porter de choses trop lourdes, donc je me suis mise à dessiner. Et puis est arrivé le confinement, on a alors parlé de gens “vulnérables” et j’ai découvert que j’en faisais aussi partie…

S’agissait-il alors de conjurer la mort ? Oui, pour moi l’art c’est à la fois la conspiration, la conjuration et la contradiction. Effectivement, j’ai toujours envie de faire une chose et son contraire !

Comment avez-vous conçu la parcours de cette exposition ? Je voulais donner l’impression d’une visite chez moi et non pas dans un musée d’art contemporain. L’éclairage est donc important, on joue avec l’intensité de la lumière à certains endroits. Le parcours n’est pas du tout chronologique mais tout en bifurcations. L’agencement des œuvres dépend de la place qu’elles occupent et certaines sont très imposantes…

Par quoi ouvrez-vous cette exposition ? Il y a d’abord un panneau annonciateur, empli de mots créés avec des filets noirs comme “icône”, “comédie”, “tragédie”… Ensuite, et c’est une première pour moi, j’ai enregistré un son (“comme si”) qui accompagne la visite comme un murmure, un écho, au début et à la fin.

Pourquoi ce titre d’ailleurs, Comme si ? J’avais d’abord appelé cette exposition Rendez-vous, jusqu’à la lecture de Personne de Gwenaëlle Aubry, qui parle de la maladie du “comme si”. Pour elle, beaucoup font “comme si” tout allait bien, “comme si” on n’allait jamais mourir… Je pense que l’on fait tous “comme si”.

Que découvrons-nous dans la première salle ? Daily, soit une installation constituée de grands éléments suspendus en skaï noir représentant des objets du quotidien, auxquels on s’attache parfois de façon absurde comme une clé, un téléphone… De petits êtres humains en tissu y sont accrochés avec des fils, comme des pantins. Ils semblent dérisoires à coté de toutes ces choses gigantesques. Tout ça à un petit côté sado-maso.

Annette Messager, Daily, 2015-2016. 21 éléments en skaï noir et tissus, 9 rats en black wrap et peinture noire, filets; dimensions variables. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager.© Adagp, Paris, 2022

Annette Messager, Daily, 2015-2016. 21 éléments en skaï noir et tissus, 9 rats en black wrap et peinture noire, filets; dimensions variables. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager.© Adagp, Paris, 2022

Pourquoi accordez-vous tant d’importance aux éléments quotidiens ? Je pense qu’il n’y a rien de plus surréaliste, bizarre ou inquiétant que le quotidien. Donc j’aime bien utiliser des objets de la vie de tous les jours en les déformant, les triturant…

Parmi les œuvres les plus spectaculaires, il y a aussi Dessus-dessous. Pouvez-vous nous en parler ? C’est la reprise d’une pièce que j’avais réalisée pour la 51e Biennale de Venise. Elle est constituée d’un tissu rouge en soie agité par un système de soufflerie qui gonfle et se dégonfle, comme une respiration. Il y a des éléments cachés dessous, des trucs cassés, d’autres qui s’allument ou s’éteignent… Cela peut évoquer la mer Méditerranée, aujourd’hui un peu rouge car elle compte beaucoup de cadavres…

Annette Messager, Dessus-dessous, 2019. Voile de soie, lumière, ventilateurs sculptures,  objets divers (détail). Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New-York,  Photo: Annette Messager (c) Adagp, Paris 2022

Annette Messager, Dessus-dessous, 2019. Voile de soie, lumière, ventilateurs sculptures, objets divers (détail). Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New-York, Photo: Annette Messager (c) Adagp, Paris 2022

Vous dévoilez ici une oeuvre appelée Requiem pour Jeanne Oui, à l’origine de ces dessins il y a cette image qui me fascinait lorsque j’étais petite fille, une peinture kitsch où l’on voit Jeanne d’Arc sur le bûcher, accrochée à une immense croix. Il s’agit d’une oeuvre de Lenepveu qui se trouve à Paris. J’aime beaucoup cette figure. Jeanne d’Arc est l’une des premières féministes, une guerrière au milieu de soldats masculins qui gardait son armure pour ne pas se faire violer. C’était une femme forte alors qu’elle n’avait aucune éducation, ne savait ni lire ni écrire. Son image souffre aujourd’hui d’avoir été récupérée par l’extrême droite… je voulais donc la réhabiliter.

La figure féminine et le rapport au corps traversent aussi votre travail. Vous montrez par exemple ici un vagin ailé… Oui, on a représenté d’innombrables phallus dans l’histoire de l’art, alors pourquoi pas des vagins ? Je vais aussi montrer pour la première fois en France un papier peint de petits utérus tout à fait charmant !

Annette Messager, Vagin ailé, 2018. Acrylique liquide sur papier; 54 x 40 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager. © Adagp, Paris, 2022

Annette Messager, Vagin ailé, 2018. Acrylique liquide sur papier; 54 x 40 cm. Courtesy Marian Goodman Gallery, Paris, Londres, New York. Photo: Atelier Annette Messager. © Adagp, Paris, 2022

On croise des “escargots-seins” aussi… Oui ! J’affectionne cet être un peu bizarre et qui porte sa maison sur le dos. D’ailleurs je vais en dévoiler un transportant une architecture très contemporaine, remplie d’escaliers. Et puis un autre sur une croix où j’ai écrit “je suis mon prophète”. Dans mon jardin, ils détruisent tout. J’observe parfois leurs traces au petit matin. C’est complètement abstrait et délirant, car leurs parcours n’a rien de très logique. J’ai aussi dessiné ces parcours.

La dernière œuvre présentée au LaM s’appelle Pulsions, et semble très joyeuse… Elle n’est pas si récente, mais je ne l’avais jamais montrée. Elle rassemble des animaux en train de copuler, des humains aussi. J’ai regardé sur internet beaucoup de choses un peu porno pour les réaliser, ensuite j’ai d’ailleurs été bombardée de mails car j’avais été repérée ! Ces dessins seront légèrement cachés, avec un système de voile, pour que les enfants ne voient pas ces petit couples imbriqués dans des positions bizarres… Mais oui, c’est assez joyeux !

Qu’aimeriez-vous que le public ressente en quittant le LaM ? C’est difficile de se mettre à la place des gens. Une fois, à Beaubourg, je me suis promenée au sein de ma propre rétrospective. Et puis quelqu’un derrière moi m’a dit : “mais poussez-vous, vous me dérangez, je ne vois rien !”. Cette personne avait raison : d’une certaine façon mes oeuvres appartiennent à tout le monde…

A LIRE ICI : L’INTERVIEW DE MARIE-AMELIE SENOT, COMMISSAIRE DE L’EXPOSITION

Propos recueillis par Julien Damien / Photo : © Atelier Annette Messager
Informations
Villeneuve d'Ascq, LaM

Site internet : http://www.musee-lam.fr/

Collections permanentes accessibles du mardi au dimanche de 10 h à 18 h.
Exposition temporaire et collections permanentes : 10 / 7 €
Collections permanentes : 7 / 5 €

11.05.2022>21.08.2022mar > dim : 10h-18h, 10/7€ (gratuit -12 ans)
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