Home Reportage L’Orient-Express

La légende du rail

© Lola Hakimian

C’est un train mythique, une épopée industrielle hors norme. Depuis sa création à la fin du XIXe siècle, et bien après son ultime voyage entre Paris et Istanbul le 20 mai 1977, l’Orient-Express n’a cessé d’alimenter les rêves. À l’occasion du festival Europalia, il fait aujourd’hui halte à Bruxelles, à Train World, le temps d’une fascinante exposition. Installé dans l’ancienne gare de Schaerbeek, ce musée du chemin de fer retrace une odyssée légendaire… qui est avant tout une histoire belge.

Derrière l’Orient-Express, il y a d’abord un homme : le Liégeois Georges Nagelmackers. Et comme toutes les bonnes histoires, celle-ci commence par un chagrin d’amour. Héritier de la plus ancienne banque de Belgique, le jeune ingénieur souhaite se marier avec sa cousine, « qui n’est pas un bon parti, explique Thierry Denuit, responsable de Train World. Pour qu’il l’oublie, ses parents l’envoient aux États-Unis ». Nous sommes en 1867. Le pays de l’Oncle Sam vit sa grande conquête ferroviaire. Le Belge y découvre les fameuses voitures Pullman, soit des wagonscouchettes traversant l’Amérique d’est en ouest. De retour sur le vieux continent, Nagelmackers va s’inspirer de ce concept pour concrétiser le projet de sa vie : créer des trains luxueux qui mèneront aux confins de l’Europe. Eh oui, nous sommes en plein “orientalisme”. L’Occident est captivé par l’Empire ottoman, cet ailleurs inconnu, exotique et fantasmé. Le 4 décembre 1876, le Belge fonde la Compagnie internationale des wagons- lits. « Il réussit au passage à convaincre Léopold II de devenir actionnaire de sa société, s’octroyant ainsi le soutien de cette jeune Belgique dynamique qui est alors la troisième puissance économique mondiale ». Sept ans plus tard, le train le plus fascinant du monde quitte pour la première fois Paris pour les rives du Bosphore. L’Orient- Express est né.

Sacré train de vie

Dès son entrée dans la majestueuse salle des guichets de l’ancienne gare de Schaerbeek, joyau de la renaissance flamande élevé au xixe siècle, le visiteur est accueilli par un sublime panorama d’Istanbul.On aperçoit la Corne d’Or, la Mosquée bleue… « C’était ce que voyaient les voyageurs dès leur arrivée », après avoir parcouru 3 055 kilomètres en près de 80 heures… et déboursé l’équivalent de 20 000 euros – pour un aller simple. Seuls les plus riches pouvaient se payer le trajet : ambassadeurs, princes et princesses ou stars comme Marlene Dietrich, Joséphine Baker… Citons également l’espionne Mata Hari, qui trouva dans cet hôtel roulant quelques informations à soutirer auprès des puissants, et bien sûr Agatha Christie, qui grava ce train dans la mémoire collective avec Le Crime de l’Orient-Express.

Opéra ferroviaire

Au premier étage de Train World, on découvre l’authentique bureau de Nagelmackers, mais le clou du spectacle se trouve à l’extérieur de la gare, dans un gigantesque bâtiment. Scénographié par le dessinateur de BD François Schuiten, cet espace plongé dans une lumière en clair-obscur et pensé comme « un opéra ferroviaire » renferme une collection unique de wagons et de locomotives historiques (dont la Type 12, bijou rétrofuturiste immortalisé dans La Douce du même Schuiten). Pour l’occasion, il accueille deux voitures originales de l’Orient-Express datant de 1920 et synonymes de (très grand) luxe. Ici, les verres sont en cristal de Baccarat, les couverts signés Christofle, le tissu des sièges et les panneaux en verre conçus par René Lalique, sans parler des marqueteries, des boiseries laquées, des porte-manteaux chromés Art déco… on en passe !

© Danny Migalski

© Danny Migalski

Le dernier cri

Cette science du détail témoigne aussi de la personnalité de Georges Nagelmackers, du genre “control freak”. « C’était un entrepreneur total. Il a façonné toutes les facettes du voyage, de la nourriture à la décoration, jusqu’au design des wagons qu’il a lui-même dessiné ». Le Liégeois a d’ailleurs révolutionné la technologie ferroviaire. Il fut par exemple le premier à installer l’air conditionné dans ses trains qui « transportaient d’énormes blocs de glace, laquelle était ensuite envoyée à travers des tuyaux logés dans les parois des wagons… C’est fou ! ». Trop fou. La Compagnie internationale des wagons-lits accusa vite des pertes financières, fut régulièrement recapitalisée, avant que cette ligne ne soit enterrée par l’avènement de l’automobile et de l’aviation. « À bien y regarder, ce train n’aurait jamais dû exister, car pas assez rentable. Cette folie créatrice a dépassé tout ce que le marché pouvait supporter, et pourtant l’Orient-Express roula durant plus d’un siècle ». Le rêve, sans doute, n’a pas de prix.

Julien Damien / Photo : © Lola Hakimian

Bruxelles, jusqu’au 17.04, Train World mar > dim : 10h-17h, 14 > 5€ (gratuit -6 ans) www.trainworld.be

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