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La vie en prose

Laélia Véron et Maria Candea © Francois Escriva

Voici deux ans, paraissait Le Français est à nous !, signé Laélia Véron et Maria Candea. Un livre qui a changé le rapport à la langue française de beaucoup. Une langue aussi belle qu’ardue, plaisante à manier mais source de confusions et de questions.  C’est ce qui fait son charme, non ? Pas vraiment. Ce cliché, parmi d’autres, était questionné par les deux linguistes, qui s’interrogeaient également sur le prétendu “génie” de notre langue, la francophonie et son histoire, les usages du numérique… on en passe. S’en est suivi un podcast, Parler comme jamais, clin d’œil à Maître Gims et pied de nez aux réactionnaires qui voudraient garder la langue sous une noble couche d’illustre poussière. Cette émission mensuelle questionna les accents, les “fautes”, ce que la voix dit de nous, la langue des signes, l’humour, les insultes, l’ancien français, les liaisons… Le tout dans une ambiance conjuguant érudition, curiosité et légèreté – oui, on riait bien écoutant cette émission. C’est que, linguiste et stylisticienne, Laélia Véron fait partie de ces universitaires qui ne vivent pas dans une tour d’ivoire. À l’instar du regretté Alain Rey, la trentenaire fait profiter de son vaste savoir à toutes et tous, et sur à peu près tous les supports, entre tweets inspirés, podcasts, chroniques sur France Inter et, donc, Parler comme jamais, ouvrage polyphonique, ludique et très, très instructif. Entretien.

Quel est l’objectif de ce livre ? Questionner et dépasser les clichés sur la langue. Parler comme jamais se veut polyphonique et réunit plus de quarante contributrices et contributeurs. C’est un objet “transmédiatique” multipliant les approches, avec de l’oral retranscrit, des tweets… Ce livre est également ludique, avec des bulles indiquant des prises de paroles, mais aussi des jeux, des exercices. Nous voulons mettre l’accent sur cet aspect joyeux, libérateur, à rebours des discours déclinistes abordant la langue sous l’angle catastrophiste.

Le français est souvent difficile à comprendre. C’est ce qui fait sa beauté, non ? L’espagnol ou l’italien sont moins complexes. Ces langues sont-elles moins belles ? Non. Ce prétexte de la beauté dans la difficulté rend la langue abstraite. Je crois plutôt à un amour éclairé. Certaines complexités sont intéressantes et justifiées. D’autres moins : il y a deux “n” à honneur et un seul à honorer, en quoi cela rend-il la langue plus belle ? Ce qui la rend plus attrayante et vivante, c’est lorsque tout le monde s’en saisit.

Comment expliquez-vous de telles crispations autour de la langue chez nous ? Il y a plusieurs raisons. La France, à l’inverse de la Suisse par exemple, est un pays de tradition unilingue. Pourtant, de nombreuses autres langues y sont parlées, mais peu reconnues. Par ailleurs, ces crispations sont liées à une histoire plus large, avec des institutions très normatives comme l’Académie française, qui se positionne contre toute évolution de l’usage. Son approche n’est pas scientifique, mais simplement politique et très conservatrice. Elle veut régenter le langage dans l’ensemble de la francophonie. Or, l’avenir du français ne se joue pas en France car il est parlé sur les cinq continents !

L’anglais menace-t-il le français ? Non. L’agacement autour de l’anglais peut s’entendre, mais le français est la cinquième langue la plus parlée au monde, soit par plus de 300 millions de personnes, il ne va pas disparaître dans trente ans ! On pourrait s’inquiéter si, par exemple, il était remplacé dans toute la production musicale. Dans ce cas, faudrait-il mieux écouter Aya Nakamura que Bob Dylan ? Je ne suis pas sûre que toutes les personnes s’inquiétant de la “mort du français” soient d’accord ! Cela étant dit, il est vrai que l’influence du français a baissé au profit de l’anglais. Et je comprends que certains anglicismes énervent, car c’est un langage du business, de la publicité, d’une certaine “coolitude”, avec des mots en “ing”, comme fooding, batch cooking…

Comment soutenir la francophonie, alors ? Plutôt que de procéder à une chasse aux anglicismes, peut-être pourrions-nous nous demander comment soutenir la langue française : lorsque le Centre national du livre voit son budget baisser, il lui est plus difficile de favoriser la traduction d’ouvrages francophones. De même, la hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers dans nos universités a forcément un effet négatif sur le rayonnement du français.

Qu’en est-il des jeunes ? Parlent-ils vraiment un autre français ? Pas du tout. Lorsque le “langage jeune” est abordé dans les médias, il est soit présenté de manière extrêmement positive, façon « Oh mon Dieu ! Quelle inventivité ! » ou très négative, en évoquant « des massacres de la langue ». Mais dans les deux cas, ce sont des clichés sur les “nouveaux mots jeunes”. La linguiste Françoise Gadet a remarqué que la différence tenait moins au lexique qu’au débit, plus élevé. Par ailleurs, ce n’est pas parce qu’un ou deux mots ne sont pas compris d’un journaliste que les jeunes parlent forcément une autre langue. N’importe quelle profession, par exemple, possède un jargon spécifique. En revanche, Françoise Gadet a aussi remarqué que la spécificité du “langage jeune” tient aux intensifieurs. Ainsi, pour dire “très”, une génération a beaucoup utilisé “vachement”. Une autre utilise “trop”. Ce sont donc des petits mots, pas une révolution de la syntaxe ou du lexique.

Il y a quelques années, dans Le Monde, le linguiste Alain Bentolila affirmait que certains jeunes ne possédaient que 350 mots de vocabulaire… C’est absurde. 300 à 400 mots, c’est le vocabulaire d’un ou d’une enfant de deux ans ! Notez sur une feuille les déterminants (le, la, les, mon, ma…), les pronoms personnels (je, tu, celui -ci…), les noms propres et les différentes conjonctions ou prépositions (mais, ou, et, parce que, sur, dans…), et vous atteignez quasiment ce chiffre. Donc c’est totalement faux, un fantasme.

Donc il ment sciemment ? Dans quel but ? Eh bien il faudrait lui demander, car Bentolila évoque des adolescents mais l’étude porte sur une classe de CP et les chiffres sont différents et bien plus importants. En tout cas, ce discours décliniste est bien accueilli dans les médias et joue sur la peur du jeune, de l’étranger, de l’immigré et du descendant d’immigrés. Le linguiste Bernard Cerquiglini y voyait là un fonds de commerce réactionnaire. Car il est beaucoup plus facile d’avoir un discours simpliste, voire totalement faux, que de mettre un peu de nuances.

Au sommet des crispations, on trouve l’écriture inclusive… On ne va pas dire aux gens comment écrire. Si certains ne veulent jamais mettre les noms au féminin, qu’ils le fassent ! Nous intervenons lorsque des choses fausses sont affirmées : par exemple que cette écriture serait une question contemporaine ou se limiterait au point médian. Elle recouvre en effet une multitude de pratiques : accorder les titres de métier au féminin, le doublement, comme “les étudiantes et les étudiants”. D’ailleurs, celui-ci choqua lorsque le Général de Gaulle prononça “Françaises, Français” la première fois, mais c’est depuis rentré dans les mœurs. Quant au point médian, c’est simplement une abréviation, comme “M. Dupond” pour “Monsieur Dupond”. Ce sont de très vieux débats remontant au XVIIe siècle, et l’on peut y participer sans crispation !

Cependant, le point médian est parfois accusé de perturber les personnes dyslexiques… Je peux comprendre qu’il laisse perplexe. Il présente une difficulté car c’est une graphie nouvelle dont il faut expliquer le fonctionnement. Mais là encore, il faut de la nuance. On n’a jamais vu autant de gens s’intéresser aux dyslexiques lorsqu’il s’agit de combattre l’écriture inclusive, et pas dans d’autres contextes. Soyons cohérents : si l’on ne veut pas de complications, alors il faut simplifier l’orthographe. Or, ceux qui combattent le point médian sont souvent les mêmes qui refusent cette idée. Et si l’on veut réellement inclure les personnes dyslexiques, offrons véritable statut aux AESH (accompagnants d’élèves en situation de handicap) qui les accompagnent en classe, par exemple. Or, c’est loin d’être le cas.

Comment, à votre avis, améliorer l’enseignement de la langue au collège ou au lycée ? Je suis très basique. Il faut de meilleures conditions de travail : de petites classes et moins d’élèves, quels que soient les niveaux. A ce propos, il y a eu des réformes honteuses : celle du lycée professionnel a réduit drastiquement le nombre d’heures de français, se limitant désormais à une pratique purement professionnelle, comme remplir des bons de commande, excluant tout l’apprentissage de la littérature. Je suis pour un apprentissage pluriel du français : l’oral, l’écrit, les interactions de la vie quotidienne, sans le réduire à un seul aspect. J’interviens à l’Université et en détention. Dans ces deux lieux, je n’enseigne évidemment pas de la même manière : en prison, je passe moins par l’écrit, car les élèves viennent d’abord pour échanger. De plus, le rapport à l’écrit est souvent lié à de mauvais souvenirs scolaires – notamment à cause de l’orthographe et de la peur de copies soulignées intégralement en rouge. À la faculté, je donne des cours pour le Capes et l’Agrégation et j’observe que lorsque des gens apprennent vite et mal une règle de grammaire, ils et elles auront beaucoup de mal à l’enseigner…

La grammaire évolue-t-elle au fil du temps ? Oui. Autrefois, les grammaires s’appuyaient sur des exemples écrits et littéraires. Aujourd’hui, c’est plutôt sur des exemples quotidiens, oraux, de textes numériques… Elles saisissent toutes les manifestations de la langue et permettent de comprendre l’usage plutôt que d’exemples qui “marchent” bien.

Vous dites « des grammaires ». Il y en a donc plusieurs, comme les dictionnaires ? Oui, il y a la Grammaire de l’Académie, parue en 1930, qui a été ridiculisée et n’est employée par personne. Il y a aussi le Grevisse : c’est un peu la grammaire des grammaires, qui interroge les classifications et dresse leur historique. Au Capes, on utilise la Grammaire méthodique du français de Riegel, Pellat et Rioul. Il y a également la Grande grammaire du français, dirigée notamment par Anne Abeillé. Il y a donc des grammaires différentes, à des niveaux différents. On ne s’en doute pas forcément, mais il y a des débats, des querelles… et même des insultes de grammairiens !

Vous êtes une spécialiste de Balzac. La fiction, ça vous tenterait ? Ah, Balzac ! Il faut aller voir Les Illusions perdues au cinéma, l’adaptation est très réussie ! Pour l’instant, non. Je suis intéressée par la recherche. On m’a proposé d’écrire sur mon expérience en tant qu’enseignante en détention, mais je ne suis pas assez à l’aise pour cela. Je crois qu’il y a une mode des écrits à la première personne, centrés autour de soi… ça me gonfle un peu, je ne veux pas faire la même chose. Et avec Balzac comme modèle, ça ne pousse pas forcément à se lancer.

Vous qui parlez d’émancipation, c’est dommage d’être écrasée par Balzac… Non, il faut différencier le complexe de l’imposteur du fait que l’on n’a pas toujours quelque chose à dire. Les médias peuvent vous pousser à parler… simplement parce que l’on vous donne la parole. Et ce n’est pas toujours pertinent. La recherche apprend cela : rechercher, et ne s’exprimer que lorsqu’on a trouvé. Et pour faire un parallèle avec Balzac, c’est justement une des leçons des Illusions perdues : Lucien va vers le journalisme car c’est l’immédiateté, il n’a pas eu la patience d’attendre. Je préfère attendre. Ça ne veut pas dire jamais, mais pas tout de suite !


Le saviez-vous ?

Le sens des mots change régulièrement. Débile pointait avant une faiblesse physique, avant de décrire un problème mental. Crevard désignait un enfant chétif avant de définir une personne avare.


Liaisons dangereuses

Au pluriel, on dit des “héros” mais des “zhéroïnes”. Pourquoi ? Parce que cela induisait une homophonie fâcheuse avec les “zéros”. Le “H” de héros est donc devenu aspiré.


Des chiffres et des lettres

 Entre 10 000 et 30 000 mots. Ce serait la “taille” du vocabulaire d’un adulte. Pour les bilingues, il faut donc multiplier par deux. Chaque année 150 mots entrent dans Le Larousse et Le Robert suite à une sélection parmi 4 000 termes jugés intéressants.

Propos recueillis par Thibaut Allemand // Photo : Laélia Véron et Maria Candea © Francois Escriva

 A LIRE / Parler comme jamais, de Laélia Véron et Maria Candea (Le Robert), 324 p., 19 €, lerobert.com

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