Home Best of Interview Le mystère Paul Klee

Sébastien Delot & Jeanne-Bathilde Lacourt

Paul Klee, Abendliche Figur (Figure du soir), 1935, 53, aquarelle sur papier, 48 x 31 cm. LaM, Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut de Lille Métropole. Photo : Philip Bernard

Le LaM consacre pour la première fois de son histoire une exposition monographique à l’immense Paul Klee. Baptisé “Entre-mondes”, ce parcours thématique pose un regard inédit sur l’œuvre du peintre allemand. Riche de 120 toiles, mais aussi d’archives personnelles du maître, cet accrochage nous plonge dans une quête qui lui était chère : celle de l’origine de l’art. Décryptage avec Sébastien Delot, le directeur du musée de Villeneuve d’Ascq, et Jeanne-Bathilde Lacourt, conservatrice en charge de l’art moderne.

Qu’est-ce qui caractérise l’œuvre de Paul Klee ?

Sébastien Delot : Avant tout la surprise. On ne saurait pas reconnaître au premier coup d’œil une de ses toiles, car on ne peut enfermer Paul Klee dans une lecture univoque. Toute sa vie il a cherché un langage propre, expérimentant sans cesse, à travers les techniques, les sujets, les formes… c’est un “mégacréateur”.

Jeanne-Bathilde Lacourt : Oui, il y a toujours un petit quelque chose d’inattendu, d’inédit chez lui. D’un point de vue technique, il oscille entre le dessin et la peinture, son œuvre est marquée par une grande recherche matérielle. Il réalise par exemple des marouflages, superposant un papier sur une toile, mais aussi des collages, des peintures sous verre, il utilise la gouache, des couleurs délavées… C’est assez unique. Sur le fond, ses tableaux sont marqués par l’ambivalence, l’incertitude. On ne sait pas toujours dans quelle mythologie on se situe (nordique ? Orientale ?) ni même comment interpréter certaines formes.

Par exemple ?

Jeanne-Bathilde Lacourt : Citons ce Paysage avec deux fruits II. Cela ressemble à un paysage au premier abord, mais en regardant de plus près ces deux fruits noirs, on distingue alors des yeux qui transforment la toile en visage.

Sébastien Delot : Ce qui me fascine chez lui, c’est cette diversité de techniques, de formes, de mythologies, personnelles ou pas. On navigue sans cesse entre ces mondes. Quand vous pensez avoir compris une toile, il y a toujours un petit quelque chose remettant tout en question. Paul Klee provoque un éveil constant.

Paul Klee, Zweifrucht-Landschaft II (Paysage aux deux fruits II), 1935, 49. Gouache sur papier. 13 x 33 cm. Collection particulière. Photo : DR Laure

Paul Klee, Zweifrucht-Landschaft II (Paysage aux deux fruits II), 1935, 49. Gouache sur papier. 13 x 33 cm. Collection particulière. Photo : DR Laure

Comment a-t-il façonné cette œuvre si singulière ?

Jeanne-Bathilde Lacourt : Paul Klee s’est très tôt distingué de l’art classique qu’il avait appris à l’Académie des beaux-arts de Munich. Il fut vite déconcerté par cet art mimétique qui n’est finalement pour lui qu’une éternelle répétition plus du tout appropriée à l’époque moderne. Il a donc cherché une forme de création se nourrissant d’une sorte de chaos primordial, puisant en particulier dans différentes images alors accessibles durant la première moitié du XXe siècle par les découvertures archéologiques, les nouvelles collections ethnographiques. Il s’intéresse ainsi à l’art asilaire, aux arts du monde, à la Préhistoire, aux dessins d’enfants aussi, très importants pour lui, notamment après la naissance de son fils Felix.

Sébastien Delot : Oui, les dessins enfants le fascinent car c’est un moment de la vie où le regard n’est pas pollué par celui de l’adulte. Paul Klee, c’est l’art de la subtilité, du merveilleux, de la complexité aussi. Comme tous les grands artistes, c’est une éponge. Son époque est ponctuée de grands bouleversements géopolitiques, avec l’émergence des Etats-Unis, l’effondrement de grands empires… des soubresauts qui se traduiront par deux guerres mondiales. Dans cette société en ébullition, Paul Klee souhaite trouver d’autres repères. Il a besoin d’aller vers les marges pour y extraire des éléments intellectuels et visuels nouveaux. Il n’est jamais dans la citation.

Paul Klee, Bastard (Bâtard), 1939. Donation Livia Klee, Zentrum Paul Klee, Berne

Paul Klee, Bastard (Bâtard), 1939. Donation Livia Klee, Zentrum Paul Klee, Berne

Pourquoi avoir intitulé cette exposition “Entre-mondes” ?

Jeanne-Bathilde Lacourt : Paul Klee est un artiste singulier, car difficile à situer – une de ces œuvres s’appelle d’ailleurs Funambule . Il est toujours entre deux mouvements, deux disciplines différentes, la musique et la peinture. Il est à la recherche d’un espace situé à la jonction du visible et de l’invisible, essaie d’avoir accès à ce qu’il appelle un “monde intermédiaire”, où tout est possible. Il n’est jamais dans la répétition d’un modèle, mais en quête de ce qu’il y avait “avant” la création du modèle.

Sébastien Delot : Il veut atteindre l’essence des choses, revenir à des formes “qui vont de soi”. Cette exposition permet d’approcher un Klee universel à travers des thématiques faisant écho au LaM et à des carrefours de l’histoire de sa vie, ses temps forts.

Justement, comment avez-vous conçu le parcours de cette exposition ?

Jeanne-Bathilde Lacourt : Celle-ci est organisée selon quatre grandes thématiques (l’art préhistorique, mais aussi l’art asilaire, l’art extra-occidental et les dessins d’enfants) tout en s’appuyant sur des archives personnelles de Paul Klee, présentées dans des îlots centraux. Nous suivons cette idée d’une origine invisible de la création après laquelle il court, sans lui-même être sûr de la trouver, comme une enquête…

Propos recueillis par Julien Damien // Photo : Paul Klee, Abendliche Figur (Figure du soir), 1935, 53, aquarelle sur papier, 48 x 31 cm. LaM, Musée d'art moderne, d'art contemporain et d'art brut de Lille Métropole. Photo : Philip Bernard
Informations
Villeneuve d'Ascq, LaM

Site internet : http://www.musee-lam.fr/

Collections permanentes accessibles du mardi au dimanche de 10 h à 18 h.
Exposition temporaire et collections permanentes : 10 / 7 €
Collections permanentes : 7 / 5 €

19.11.2021>27.02.2022mar > dim : 10 h-18 h, 10 / 7 € (gratuit -12 ans)
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