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Photosensible

Série Pourquoi m'as-tu abandonnée ?
Madonna lying on the floor of the red room I
New York, 1994 © Bettina Rheims

C’est l’une des plus grandes photographes de notre époque. Depuis la fin des années 1970 et une mémorable série sur les strip-teaseuses, Bettina Rheims célèbre les femmes à travers des images où la provocation le dispute au glamour. De Madonna à Catherine Deneuve, en passant par Kate Moss (qu’elle a révélée), l’artiste est connue pour ses nus et ses portraits de stars. Pourtant, son travail est bien plus vaste. En témoigne le parcours que lui consacre l’Institut pour la Photographie de Lille, auquel elle vient de confier l’ensemble de son oeuvre (soit 230 000 pièces). Entretien.

Pourquoi vous intéressez-vous tant à la féminité, aux corps des femmes ? Ce n’est pas le corps des femmes qui m’intéresse mais ce qu’il y a dans leur tête. C’est mon sujet, j’ai toujours photographié des femmes, peut-être parce que j’en suis une. Ça m’a aussi permis de comprendre des choses sur moi-même, via cette sororité qui nous unit. Célèbres ou anonymes, toutes celles qui sont passées devant mon objectif sont mes sœurs.

Peut-on parler de féminisme ? Je ne me suis jamais considérée comme telle. Par contre mon travail l’est, parce qu’il célèbre à la fois la force et la fragilité des femmes, il est tout à leur gloire. J’ai montré des êtres libres et émancipés partout dans le monde, parfois dans des pays où ça n’était pas évident. Grâce à mon travail, certaines ont peut-être mesuré leur importance dans la société.

Pouvez-vous nous parler de La Chapelle, cette installation immersive présentée à l’Institut pour la Photographie ? La chapelle est un endroit où par essence on se recueille. Il y a de la joie ici, de la provocation, du sexe et beaucoup de plaisir. Dans cette pièce, nous sommes entourés d’icônes, Madonna occupe le sol et Kylie Minogue nous regarde depuis le plafond, en plans très larges. Ces photos sont le fruit d’une commande datant des années 1990 à Los Angeles.

Ce fut une période importante pour vous, n’est-ce pas ? Oui, c’était une époque formidable où régnait une vraie créativité, dans la mode, la musique… Les artistes ne copiaient pas les années 1960 ou 1970, on n’était pas dans l’hommage permanent, on inventait… Voilà, je parle comme une vieille conne (rires) ! Mais c’est effectivement l’une des périodes les plus joyeuses de ma vie. J’étais aux Etats-Unis, je m’amusais follement. Il y avait de l’argent pour travailler, on pouvait repeindre un immeuble en rose si l’envie nous en prenait ! Nous avions toute la liberté du monde. Le magazine pour lequel je collaborais, Details, ne me mettait aucune barrière et les célébrités vous donnaient des choses désormais impossibles à obtenir.

Pourquoi ? Depuis, ces vedettes ont cédé à des marques qui contrôlent leur image. Tout est désormais contraint, soumis à une situation de censure absurde. Aujourd’hui, aux Etats-Unis on décroche des tableaux de Gauguin parce que les Tahitiennes sont nues… Voyant la situation se dégrader, j’ai donc arrêté de m’intéresser aux stars, car ce n’est pas mon affaire de photographier une fille avec un sac sur la tête.

Pouvez-vous alors nous parler de la série Détenues, ces portraits de femmes en prison ? Je ne photographie pas différemment une star ou une fille rencontrée dans la rue. Avec les détenues, il y avait un devoir de délicatesse en plus. Parfois, j’y vais un peu fort avec mes modèles, je peux être un peu brutale, en quête de réactions violentes. Là, non, je menais un travail tout en douceur, plus silencieux. Il fallait leur donner confiance. Sur ce tabouret où je les avais assises, je voulais leur rendre, avec mes petits moyens, un peu de l’estime de soi perdu en prison.

Vanessa Bareck, novembre 2014, Corbas (c) Bettina Rheims

Vanessa Bareck, novembre 2014, Corbas (c) Bettina Rheims

Plus généralement, comment se déroule une séance type sous l’œil de Bettina Rheims ? Il y a beaucoup de préparation pour chaque photo. Tout est décidé à l’avance : le stylisme, le décor, la coiffure, le maquillage, la lumière aussi, qui n’est jamais celle du jour mais toujours fabriquée, même sur la plage, car je veux que ce soit la mienne. Au matin de la prise de vue, tout doit être parfait. Ensuite, je m’entretiens longuement avec le modèle, c’est mon temps de “repérages”. Je vais photographier des gens que je ne n’ai jamais vus, alors je dois mieux les cerner pour m’engouffrer dans un espace où personne n’est allé…

Autoportrait en Alaïa, Paris, février 1989 © Bettina Rheims

Autoportrait 1989 © Bettina Rheims

Comment vous y prenez-vous ? Une fois sur le plateau, toute l’équipe est autour mais disparaît, on n’entend plus personne respirer. Alors le tête-à-tête s’installe. Ma voix guide le modèle. On ne me voit pas, je suis dans le noir. C’est à ce moment qu’il faut mettre un bon coup de pied dans la machine ! Je ne cherche pas à obtenir seulement une bonne photo mais à fabriquer une icône.

En bousculant les modèles comme vous dites ? Parfois, il n’y a pas de règles. C’est comme une danse, un tango. Au début on se marche sur les pieds, mais petit à petit on trouve le rythme. Comme une histoire d’amour éphémère. Il y a beaucoup de séduction. Il faut d’abord que les modèles me prennent en sympathie, qu’elles comprennent que mon jeu ne dépasse jamais la ligne rouge, sinon on peut basculer dans la pornographie, la vulgarité. Il faut rester sur ce fil.

Quel est le propos de la section consacrée à Rose, c’est Paris ? C’est un travail d’archives, une idée d’Anne Lacoste, la directrice de l’Institut pour la Photographie. Elle est très intéressée par ce qu’il y a autour des images, le processus de création, les carnets, les fiches. Rose, c’est Paris fait partie de ces grandes séries que j’ai réalisée avec Serge Bramly. Nous racontons l’histoire d’une jeune femme débarquant à Paris à la recherche de sa sœur jumelle. La narration est nourrie de surréalisme, de culture populaire des années 1930, notamment Fantômas, de spiritisme mais aussi de nos enfances à tous les deux, les lieux de nos mémoires… L’Institut a voulu mettre en avant ces références. Il ne s’agissait pas juste de cataloguer, mais de comprendre la fabrication des images.

Bettina Rheims, Joyau de l’art gothique, Rose c’est Paris, 2010 © Bettina Rheims

Bettina Rheims, Joyau de l’art gothique, Rose c’est Paris, 2010 © Bettina Rheims

 

D’ailleurs, vous initiez une relation très forte avec l’Institut pour la Photographie… Oui, je lui ai tout donné. Tirages, négatifs, documents… C’était le bon moment, et c’est important de le faire de son vivant. De cette façon je pourrai enrichir mon propre fonds, en montant d’autres expositions ici, via des interventions ou des masterclass. Aujourd’hui, c’est la transmission qui m’intéresse, surtout auprès des jeunes qui travaillent désormais avec leur téléphone portable. Je suis presque issue de la préhistoire de la photographie (rires).

Est-ce important pour vous de témoigner de votre parcours à une époque où l’image est partout ? L’image “censurée”, “contrainte” est partout. Je veux me battre contre ça. Il n’y a jamais eu autant de pornographie, de pédopornographie même et, dans le même temps, Instagram est pudibond. Cette société est hypocrite…

Comment jugez-vous l’évolution de votre métier ? Quand j’ai commencé à la fin des années 1970, on était cinq femmes photographes et on était censées livrer un travail “féminin” : joli, avec des filtres, des voilages… et moi je suis arrivée là-dedans avec mes gros sabots ! Quand je démarchais un boulot dans une agence, si Helmut Newton ou Jeanloup Sieff étaient sur le coup ils raflaient systématiquement la mise car c’étaient des hommes. Aujourd’hui, tout cela a changé, il y a beaucoup plus de femmes.

Comment avez-vous découvert cette pratique ? J’ai vu ma première exposition de photographie à l’âge de 25 ans, par hasard en entrant dans un musée. C’était un accrochage sur Diane Arbus. Ce fut le déclic, je me suis dit “ça, c’est la vie”. J’ai eu envie de regarder le monde à travers cet objectif, à l’époque carré, car je travaillais avec un Rolleiflex, et fixer mon regard uniquement sur ce qui m’intéressait. Mais aujourd’hui, j’ai envie de vivre un peu sans mon appareil, je ne sais pas pour combien de temps. J’ai voyagé, fait le tour du monde, pas tellement pour le regarder. Je monte dans un avion, j’arrive à un endroit bien précis, je travaille, je repars… Aujourd’hui, je rêve d’une vie plus contemplative.

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Propos recueillis par Julien Damien // Photos : Bettina Rheims
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