Home Best of Interview Les Négresses vertes

Famille heureuse

(c) Luc Manago

À la fin des années 1980, alors que le Top 50 règne sur les ondes, de curieux accordéonistes envoient tout valser avec un son métissé, entre punk et chanson réaliste. C’est ainsi que les Négresses vertes sortent Mlah (“tout va bien”, en arabe), un premier album aujourd’hui devenu culte. Plus de 30 ans après l’inclassable Zobi la mouche ou Voilà l’été, le groupe de rock alternatif le plus acoustique de France réveille des titres toujours aussi fringants, et la mémoire du chanteur Helno, disparu en 1993. À l’occasion du passage de la joyeuse bande au festival Roubaix à l’accordéon, l’incontournable Stéfane Mellino revient sur l’histoire d’un groupe mythique.

Tout d’abord, pouvez-vous nous rappeler comment sont nées les Négresses vertes ? On est le fruit du mouvement alternatif des années 1980. À l’époque, notre groupe comptait six personnes, dont Helno qui jouait avec Bérurier noir et Lucrate Milk. Paulo était lui un ancien des Maîtres, Isa et moi jouions dans Les Ouvriers. On s’est rencontrés en 1982 et la formation est née en 1987, le temps que chacun se libère de ses obligations. Trois de nos membres travaillaient à l’époque au cirque Zingaro ! Ils ont tout abandonné pour nous rejoindre.

Quelle est la véritable origine du nom du groupe ? À l’époque, on faisait quelques conneries. Helno avait parfois les cheveux verts alors certains ont fait le lien avec notre nom… En réalité, ça vient d’un texte de Helno, La Danse des Négresses vertes. C’était un manifeste antiraciste qui clamait : “Y’en a marre de vos figures blêmes, vos couleurs sont vos problèmes”. On pensait d’ailleurs que tout ça, le racisme, les religions, c’était derrière nous. Mais 30 ans après, on est toujours en plein dedans. Rien n’a vraiment changé.

Punk, rock, java, raï, guinguette, un brin de sonorités manouches… Est-ce ce métissage qui a bâti votre succès ? Notre musique trouve ses racines entre Alger, Memphis, Séville et Saint-Ouen. On s’est toujours définis ainsi, et encore aujourd’hui. Mais on reste un groupe de rock avant tout. Quand on a débuté, l’époque était différente. Il n’y avait pas d’ordinateur, on ne pouvait pas créer de la musique seul chez soi. On cherchait simplement à s’acoquiner.

Plus généralement, comment composiez-vous vos morceaux ? Les compos venaient toujours de quelqu’un de différent, que ce soit moi, Paulo ou Mathias. On avait des thèmes mélodiques ou des embryons de chansons. Après, ensemble, Helno ou moi, on y ajoutait les paroles.

Quel était l’esprit qui imprégnait alors le groupe ? On nourrissait des idées contestataires vis-à-vis de l’industrie musicale en général. Mais pas seulement. La Danse des Négresses vertes était notre manifeste antiraciste, Zobi la mouche une chanson punk… On défendait de thèmes récurrents dans la chanson. Soyons francs, on n’a pas non plus inventé la poudre (rires) ! C’est surtout notre façon de parler et de dire les choses qui a fait la différence.

Vous souvenez-vous de la naissance de Zobi la mouche ? C’est Paulo qui a trouvé le riff. Il le jouait sur une guitare acoustique de façon très saccadée, très keupon. Helno a sorti ce texte parce qu’en bas de chez lui, un vieux monsieur ponctuait toujours ses phrases par “Zobi la mouche”. Allez savoir pourquoi ! Du coup, il a trouvé ça marrant et en a créé un personnage qui rentre par les trous de nez et sort par le gosier !

Qu’en est-il de Voilà l’été ? Je traînais cette mélodie depuis deux ou trois ans. Puis un jour, Helno s’en est saisi. Il avait passé l’été à Paris à se faire chier et a écrit les paroles de cette chanson devenue un tube de l’été. D’ailleurs, si vous prêtez bien l’oreille, c’est l’histoire d’un mec coincé dans le métro parisien qui en veut à la terre entière et injurie tout le monde.C’est une poésie punk caractéristique de l’écriture de Helno. Voilà tout le paradoxe des Négresses vertes d’ailleurs : on joue une musique dansante mais avec des textes réalistes ancrés dans un quotidien assez sombre.

Imaginiez-vous que vos titres traverseraient aussi bien le temps ? Oh non ! C’était impossible, surtout d’où l’on venait. Quand Mlah est sorti en 1988, il n’y avait aucun disque acoustique. L’époque était très électrique, avec des groupes punks comme Bérurier noir, La Souris déglinguée… Notre album était à contre-courant. Loin du circuit indé et du sérail parisien, on était un mélange de prolos du sud et de Paris. On est arrivés comme un cheveu sur la soupe et notre disque a d’abord été descendu par la presse française. Par la suite, on a sorti des remixes et là, on a rencontré un succès fou, jusqu’à partir dans une tournée en Angleterre !

(c) Luc Manago

(c) Luc Manago

Qu’est-ce qui a motivé votre retour sur scène en 2018, après 17 ans d’absence ? L’envie de se retrouver et fêter les trente ans de Mlah. Il y a peu d’albums qui durent aussi longtemps. Aujourd’hui encore on entend la voix de Helno à la radio, c’est quand même surnaturel. Personne ne voit nos visages mais tout le monde connaît nos chansons. On s’est dit il y a quelques années : “allez, on revient avec une quarantaine de dates”. Trois ans plus tard, nous voilà à la 200e et plus de 250 000 spectateurs !

Il y a une vraie nostalgie pour les Négresses vertes, non ? Vous rappelez à votre public des souvenirs… C’est exactement ça. On est les chantres musicaux d’une époque révolue, mais qui continue de vivre grâce à nos chansons et l’énergie insufflée sur scène. Dans le public, il y a des gens de notre âge – des sexagénaires (rires) ! – mais aussi leurs enfants qui nous découvre à travers leurs parents. Plusieurs générations assistent aujourd’hui à nos concerts, c’est un vrai plaisir.

À quoi peut-on s’attendre sur scène ? Il y a le canal historique, soit cinq membres de la formation originale. On a embauché un accordéoniste et un batteur. On joue le répertoire de Mlah et quelques titres de Famille nombreuse, mais les paroles et la musique tiennent toujours le choc !

Pensez-vous à sortir un nouvel album ? Ce n’est pas prévu, ce serait même un piège de s’imaginer qu’on peut être à 60 ans ce qu’on a été à 30. Recomposer des chansons comme avant, c’est quasiment impossible. Après, si un riff tombe sous nos doigts avec des paroles sympas…

(c) Luc Manago

(c) Luc Manago

Quels sont les morceaux que vous préférez jouer sur scène ? Franchement, tous. Ils correspondent à notre parcours et on est obligé de les jouer avec la même énergie, c’est comme ça que ces chansons sonnent. On ne peut pas interpréter tranquillement Zobi la mouche autour d’un feu qui crépite. Pour nous, c’est une vraie cure de jouvence.

L’esprit de Helno plane-t-il toujours sur le groupe ? Les deux tiers du spectacle sont des chansons écrites par Helno. Il n’avait aucun patrimoine à sa mort. Ce qu’il nous a légué, ce sont ses textes. Il continue de vivre plus que jamais à travers nous.

Avez-vous repéré quelques héritiers sur la scène française actuelle ? Je ne vois pas trop. Il y a plein de groupes qui nous citent, comme les Têtes raides ou les Hurlements d’Léo, mais on reste quand même un groupe de rock, on est un peu plus énervés… En ce moment, j’aime bien le groupe Grand Blanc. Le chanteur me rappelle d’ailleurs Helno.

Propos recueillis par Mélanie Kominek // Photos : Luc Manago

Roubaix, 16.10, Magic Mirrors (Grand-Place) + Marka, 20 h, 25 €, roubaixalaccordeon.fr (Festival Roubaix à l’accordéon)

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