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À la vie à la mort

Tout s’est bien passé
© Carole Bethuel / Mandarin Production Foz

Après Été 85, et avant Peter von Kant, François Ozon aborde le délicat sujet du suicide assisté, en portant à l’écran le livre d’Emmanuèle Bernheim. Paru en 2013, Tout s’est bien passé raconte comment elle a accompagné son père, André, jusqu’à la mort. À 85 ans, ce grand collectionneur d’art fut victime d’un AVC. Devenu hémiplégique, il demandera à sa fille de l’aider « à en finir ». Dans le rôle de l’écrivaine on retrouve Sophie Marceau, quand l’octogénaire est incarné par André Dussollier, saisissant de justesse dans la peau d’un homme diminué, mais déterminé à accomplir son destin.

Qu’est-ce qui vous a donné envie d’adapter ce récit d’Emmanuèle Bernheim ?

François Ozon : C’était une amie, je l’ai rencontrée lors de la réalisation de Sous le sable dont elle a finalisé le scénario, puis on a continué à travailler ensemble sur plusieurs films (ndlr : Swimming Pool ou Ricky). En 2013, elle a écrit ce beau livre racontant son expérience avec son père. Elle m’avait demandé de l’adapter mais c’est une histoire tellement intime que je ne m’en sentais pas capable. Hélas, Emmanuèle a développé un cancer foudroyant, elle est décédée en 2017. Après sa mort, j’ai relu son livre et je me suis senti prêt.

Est-il question d’un film politique défendant le droit à mourir dignement ?

François Ozon : Non, le sujet de l’euthanasie reste secondaire. Pour moi, il s’agit avant tout d’une histoire familiale. Nous sommes face à un père qui demande à sa fille de l’aider à en finir alors qu’elle a toujours rêver de le tuer, enfant, car il était odieux avec elle. Que va-t-elle décider ? C’est ce dilemme qui m’intéressait, et puis aussi cet homme, aimant tellement la vie qu’il veut mourir… Tous ces paradoxes me fascinaient.

Vous pointez tout de même un fait de société. Vous considérez-vous comme un cinéaste engagé ?

François Ozon : Porter à l’écran la vie de personnes qu’on connaît comporte une responsabilité. Je devais être à la hauteur d’Emmanuèle que j’aimais beaucoup. Je suis engagé dans le sens où j’aborde un sujet grave. Cela dit, mon film n’apporte pas de réponses définitives. Tant qu’on n’est pas confronté à cette situation, il est difficile d’avoir un avis tranché… Pour autant, j’ai ressenti le poids psychologique sur les enfants qui doivent organiser un tel acte. Surtout lorsque c’est illégal comme en France. Et ça ce n’est pas normal. On doit réussir sa mort comme sa vie.

Le thème est lourd, pourtant vous évitez l’écueil du mélodrame en injectant de l’humour…

François Ozon : Oui, je voulais me situer du côté de la vie et de sa cocasserie. Par exemple lorsque les personnages sont au restaurant La Coquille, Sophie (ndlr : Marceau) claque la porte d’entrée, le “q” tombe et ça devient “couille” (rires). Ce contraste m’intéressait. Il fallait éviter le pathos avec un tel sujet J’ai recherché une certaine élégance, en adéquation avec la pudeur de cette famille. Pour tout dire, la direction d’acteurs fut parfois compliquée car Géraldine et Sophie étaient en larmes après chaque scène. Je devais leur demander d’arrêter, car André n’aimait pas les “pleureuses”.

Comment saviez-vous qu’André Dussollier pouvait incarner un tel personnage ?

François Ozon : Je l’ai découvert ! C’est un grand acteur. Au début j’avais un peu peur. Qui accepterait de jouer défiguré et de rester allongé durant deux mois ? Mais André est un peu kamikaze, plus les défis sont grands et plus il est excité ! J’avais d’abord pensé à Fabrice Lucchini mais il a refusé le rôle (comme celui du cardinal Barbarin dans Grâce à Dieu) et tant mieux, finalement !

André Dussollier : C’est vrai, j’aime les défis. Dans les années 1990, je me souviens avoir vu L’Impasse de Brian Palma dans lequel jouait Sean Penn… et je ne l’ai pas reconnu ! Cette métamorphose m’est alors apparue comme le summum du travail de comédien. Depuis, j’ai toujours revendiqué cette envie. Ça m’est arrivé en incarnant Staline dans Une exécution ordinaire, et aujourd’hui avec André Bernheim.

Comment avez-vous préparé ce rôle ?

André Dussollier : François Ozon m’a transmis une vidéo enregistrée par André Bernheim, dans laquelle il affichait sa volonté de mourir. Je me suis beaucoup appuyé sur ce témoignage. Ce personnage s’octroie toutes les libertés, il est insolent, cynique, égoïste… Pour un comédien c’est une partition très riche.

Il est aussi drôle parfois…

André Dussollier : C’est vrai, mais pas toujours volontairement. Ça valait le coup de l’incarner, ça m’a aussi permis de balancer à Sophie Marceau : « qu’est-ce que t’étais moche quand tu étais petite » !

© Carole Bethuel / Mandarin Production Foz

© Carole Bethuel / Mandarin Production Foz

Justement, François, pourquoi avoir choisi Sophie Marceau ?

François Ozon : C’était une évidence. Elle ne ressemble pas à Emmanuèle Bernheim mais sa vitalité lui correspond bien. Surtout, j’avais besoin, pour rentrer dans la vie de cette famille, où les relations sont cruelles, d’une actrice populaire suscitant d’emblée l’empathie.

André, ce rôle vous a-t-il permis d’explorer une part inédite chez vous ?

André Dussollier : C’est certain, car je suis très attaché à l’aspect psychologique des personnages. Je suis fan de faits divers, où des gens assez lisses révèlent une monstruosité incroyable. J’ai aussi en mémoire Shame de Steve McQueen, avec ce personnage addict au sexe. Il y a beaucoup de pistes que j’aimerais explorer. Il y a plus de comédiens que de rôles, il est donc logique qu’on vous choisisse d’abord pour votre personnalité, mais petit à petit j’ai essayé de montrer que je pouvais proposer des choses différentes. C’est dommage de me proposer seulement maintenant d’escalader des montagnes alors que la plupart du temps, je me suis déplacé de la chaise au canapé (rires).

 

Propos recueillis par Julien Damien // Photos : © Carole Bethuel / Mandarin Production Foz

Tout s’est bien passé

De François Ozon, avec Sophie Marceau, André Dussollier, Géraldine Pailhas… En salle

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