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Du poing sur les planches

David Bobée / © Arnaud Bertereau

Qu’il dirige Béatrice Dalle dans Lucrèce Borgia (d’après Victor Hugo) ou transpose Peer Gynt d’Ibsen dans un décor de fête foraine, David Bobée n’aime rien tant que concilier répertoire classique et écriture contemporaine. Membre fondateur de l’association Décoloniser les arts, il se distingue aussi par son engagement en faveur d’une plus grande diversité (de sexes, d’origines) sur les planches. À 43 ans, le metteur en scène quitte Rouen et son Centre dramatique national pour prendre la tête du Théâtre du Nord, succédant à Christophe Rauck. Il arrive donc à Lille et Tourcoing porté par une grande ambition : proposer des spectacles s’adressant à tous et reflétant les multiples facettes de la France de 2021, aussi cabossée soit-elle.

Qu’est-ce qui vous a attiré au Théâtre du Nord ? Ce théâtre me fait rêver depuis longtemps. J’ai beaucoup joué dans le Nord, et Lille me plaît beaucoup pour son ouverture sur l’Europe. Le fait que ce lieu soit aussi doté d’une école m’attirait, car je suis à un moment de mon parcours où j’ai envie de transmettre.

Vous avez pris vos fonctions dans un contexte délicat… Je suis arrivé au moment où le confinement était prolongé et les spectacles annulés. Le lendemain, j’accueillais les intermittents qui souhaitaient occuper le théâtre, en solidarité avec leur lutte. Cet événement fut aussi complexe que passionnant, car il m’a permis de rencontrer énormément de monde.

Pensez-vous que cette période laissera des traces dans le spectacle vivant ? Quelle que soit notre place dans la société, nous avons tous été touchés. Durant cette crise, notre façon de faire communauté, de respirer et de nous émouvoir ensemble a été remise en question. Le théâtre et la culture plus globalement, ont plus que jamais un rôle fédérateur à jouer.

À Lille, quels sont les grands axes de votre projet artistique ? Dans ce théâtre, il y a une affection historique pour le beau texte, en adéquation avec ma pratique. Il ne s’agit pas de défendre les classiques, notion qui pour moi ne veut rien dire. Je veux présenter des auteurs touchant le plus grand nombre avec un attachement à la transdisciplinarité. Depuis mes débuts, j’alterne le contemporain avec le grand répertoire, l’écriture au plateau, sans oublier la mise en scène d’opéra, le cirque… avec toujours cette volonté d’offrir un spectacle populaire.

Comme en juin 2022, avec le “rendez-vous Grand’Place”, qui se tiendra devant le théâtre ? Oui. En me promenant sur la Grand’Place, j’ai demandé aux passants où se trouvait le théâtre. Ils l’identifiaient peu, certains pensaient même qu’il était fermé… Il fallait trouver un moyen de montrer juste devant le théâtre ce qui se passe entre ses murs. Pour cela, je peux compter sur un grand texte de Victor Hugo comme Lucrèce Borgia et sur Béatrice Dalle pour attirer un large auditoire. Autrement dit, je vais reprendre ma création de 2014. Cela donnera peut-être à quelques-uns l’envie de pousser la porte.

Comment votre engagement pour une plus grande mixité sur les scènes va-t-il se traduire à Lille ? En acceptant la direction d’un théâtre public, j’épouse les valeurs de la République, en particulier celle de liberté. J’invite alors des artistes menacés dans leur pays, comme Kirill Serebrennikov avec Outside, ou Dieudonné Niangouna (De ce côté). Il est aussi question de solidarité, en cherchant à rendre la culture plus accessible, et évidemment d’égalité, à laquelle j’ai consacré ma vie !

Comment cela prendra-t-il forme ? Cela signifie une parité absolue entre hommes et femmes, dans la programmation et les moyens de production. De même, je me suis fixé des objectifs concernant la répartition du soutien matériel et financier aux artistes en fonction de leur origine ethnique. L’idée n’est pas de se priver de bons artistes blancs, mais simplement sortir de l’entre-soi, repérer les expressions s’adressant à l’ensemble de la population. L’égalité, c’est enfin travailler sur l’accessibilité des lieux et des spectacles à tous types de handicaps, physiques, sensoriels.

Diriez-vous que le théâtre représente mieux la population française depuis quelques années ? Disons que ça n’arrête pas de reculer et d’avancer… Oui, depuis cinq ans j’ai l’impression qu’il y a une prise de conscience collective du secteur culturel. En 2016, je pouvais parler de racisme d’omission dans la culture. Ça fait du bien de voir des personnes noires, asiatiques, sur une affiche de théâtre. Un jeune issu d’une famille immigrée pourra plus facilement se sentir représenté par la culture de son propre pays.

Propos recueillis par Madeleine Bourgois // Photos : © Arnaud Bertereau

Lille, Théâtre du Nord, 4 Place du Général de Gaulle // Tourcoing, L’Idéal , 19 rue des Champs, www.theatredunord.fr

SÉLECTION / 14 > 18.09 : Christophe Rauck : Henry VI // 18 > 19.09 : David Bobée : L’Effet Matilda // 22.09 > 03.10 : Alain Françon : La Seconde surprise de l’amour // 19 > 22.10 : Anne-Cécile Vandalem : Kingdom // 12 & 13.11 : Kirill Serebrennikov : Outside // 02 > 12.12 : Joël Pommerat : Contes et légendes // 17.12 > 06.01.2022 : David Bobée : Peer Gynt //25 > 29.01.2022 : Dieudonné Niangouna : De ce côté // 15 > 23.03.2022 : David Bobée : Viril