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Les gros maux

Laurence Rosier (c) DR

Comment traiter l’insulte ? Cette question taraude Laurence Rosier depuis une quinzaine d’années. À une époque où l’invective règne sur les réseaux sociaux, dans la rue et jusqu’au sein des grandes assemblées, cette professeure de linguistique française dissèque les mécanismes de la violence verbale. Enseignante à l’Université Libre de Bruxelles, elle est l’auteure, entre autres, du Petit traité de l’insulte et de L’Insulte… aux femmes. Entretien sans (trop) de gros mots.

Comment définir l’insulte ? Chaque mot est potentiellement blessant. Certains le deviennent selon la situation, le contexte. “Eh banane” ou “Ducon” sont parfois considérés comme amicaux. En revanche, le “espèce de…” peut transformer n’importe quel terme en insulte. Sur un site d’extrême droite par exemple, on lira “espèces de Fantômettes” pour désigner des femmes voilées. Or, le personnage de Fantômette n’a rien de dénigrant au départ. En fait, l’insulte est un petit théâtre : avec un locuteur et un récepteur et des mots porteurs de multiples sens. Chacun possède une mémoire, une étymologie, une histoire, coloniale par exemple.

A ce propos, vous dites que le sens des mots est mouvant. Certains cherchent à le manipuler comme ce fut le cas avec “bougnoule”… Oui, ce mot a été l’objet en Belgique dans les années 1980 d’un arrêté (dit “bougnoule”), tout simplement parce qu’il n’était pas clairement défini. Des personnes mal intentionnées l’ont alors utilisé en prétendant qu’ils pouvaient lui donner un autre sens, comme “mal habillé”, et le poser sur une affiche, occultant ainsi son origine coloniale, et surtout raciste.

Que dit l’insulte de la santé d’une société ? C’est un baromètre social. Elle révèle ce qu’une société autorise ou interdit. En Belgique par exemple, la législation punit désormais les propos sexistes, mais il y a très peu de plaintes, les femmes n’osent pas se manifester ou, pire, ont intégré le fait d’être offensée dans la rue comme normal.

Constate-t-on une évolution linguistique en matière d’insulte ? Relevant du patrimoine oral, ce lexique clandestin accompagne l’évolution de la langue. Mais le fond reste stable avec son petit top 5 : salope, enculé, fils de pute, pédé, connard… Il y a finalement peu d’inventivité dans le domaine. À contrario, je mène des ateliers avec des enfants pour imaginer des insultes non-stigmatisantes. Leur créativité est autrement plus grande. Une fillette de huit ans m’a par exemple traitée d’”espèce de porte qui ferme mal” ou de “cacahuète anarchiste”. C’est assez poétique.

Où commence l’insulte et où s’arrête la liberté d’expression ? Il y a insulte, liberté d’expression mais aussi humour, parfois mal interprété. Selon moi la liberté d’expression ne peut composer avec l’incitation à la haine. Le plus compliqué est de déterminer les limites. Certains humoristes belges, comme Pierre Kroll, le proclament : “on peut rire de tout, mais on n’est pas obligés”. Le problème aujourd’hui, c’est que les images circulent à très grande échelle avec les réseaux sociaux. Il devient difficile d’éviter de regarder ou de lire des choses blessantes, or les mots ou dessins – parfois décontextualisés – peuvent tuer. Il existe un arsenal juridique et il faudrait travailler davantage sur les questions de stigmatisation et de stéréotypes.

 Vous écrivez que « le sens du mot ne dépend pas que de l’énonciateur, mais aussi du locuteur ». Dans ce cas, ne serait-ce pas aussi une question de susceptibilité exacerbée ? Encore une fois, cela dépend du contexte. J’ai par exemple travaillé dans le milieu du football où l’on trouve beaucoup de joueurs d’origines africaines et, à une époque, il était fréquent d’entendre “nègre” dans les vestiaires, sans que personne ne trouve cela choquant. Heureusement, ce mot n’est plus accepté. La question de la susceptibilité est donc aussi affaire de changement de paradigme : le locuteur tout puissant ne peut plus dire ce qu’il veut, et doit désormais respecter le récepteur.

L’insulte aurait-elle le vent en poupe ? Elle est en tout cas de plus en plus visible. Aujourd’hui, on lit des horreurs qui ne se disaient même pas il y a quelques années. J’appelle cela la violence augmentée, en l’occurrence par le numérique et les réseaux sociaux, où l’anonymat permet toutes les outrances. Chacun se lâche, sans retenir ses coups. On n’est plus dans l’humour là, mais dans un tribunal populaire malveillant.

Les réseaux sociaux et le numérique en général ont-ils permis l’émergence de nouvelles formes d’insultes ? Vous parlez du bashing par exemple, du bulliying (le harcèlement scolaire)… Oui, mais ces formes existaient auparavant. Je pense à la figure du corbeau, ce dénonciateur anonyme. Pour le bashing, on parlait autrefois de bouc émissaire. Hélas, tout cela est désormais amplifié. Il y a une reconfiguration des formes de violences et une résonance plus forte. A tel point qu’un nombre croissant d’internautes se retirent des réseaux sociaux. Moi-même je ne me rends jamais sur Twitter après une prestation publique…

Comment l’insulte investit-elle le champ politique ? Durant la Révolution française, l’ordurier était à la mode. Pour parler République on s’invectivait mais les débats étaient plus sains. Aujourd’hui, l’interpellation suscite souvent la haine. Elle n’est plus du côté de l’insolence, en tout cas sur les réseaux où les bons mots sont rares. François Mitterrand excellait dans les attaques courtoises. Jacques Chirac était aussi connu pour sa répartie. Traité de connard dans la rue, il avait rétorqué par son fameux « Enchanté, moi c’est Chirac ! ». L’insulte aux politiques et entre politiques est désormais attisée par la Toile. Voyez la logorrhée de Trump…

L’insulte est-elle devenue banale dans le champ politique ? Oui, car d’une manière générale les personnalités politiques s’expriment de façon plus familière. En France, Nicolas Sarkozy a changé la donne en adoptant un langage trivial. C’est un phénomène mondial (regardez Trump). Cela révèle aussi un certain populisme…

Pourquoi vous intéressez-vous aussi plus particulièrement à l’insulte adres- sée aux femmes ? Quel fut l’élément déclencheur de cet essai ? La fréquentation des réseaux sociaux. J’y ai constaté un retour en force des féministes, mais aussi toute une violence à l’égard des femmes. Pourquoi insulte-t-on Thatcher ou Nabilla pareillement de salopes ? Quel est le lien entre elles ?

Quelles formes peuvent prendre les insultes faites aux femmes ? Salope, pute… il y a toujours quelque chose de l’ordre de la sexualité ici, et même de la saleté. Par contre, l’insulte faite aux hommes ne contient qu’une connotation morale (“gros salaud” n’a rien de sexuel). Parfois, on injurie aussi un garçon en lui attribuant des caractéristiques supposées de fille, comme si le féminin était péjoratif, à l’image de “gonzesse”.

S’agit-il d’un moyen de contrôle insidieux ? Bien sûr, réduire la femme à son corps, son sexe, c’est affirmer sa disponibi- lité. Ces insultes les rabaissent au rang d’objets et non de sujets.

Vous tirez aussi le fil conducteur de la “pisseuse” dans votre livre… Oui, c’est un grand classique. Avant même de naître, la femme est assignée à une place, une catégorie l’assimilant à de la saleté. Annonçant qu’elle sera plus insultée que d’autres…

L’insulte serait-elle l’apanage des hommes ? Ne suffit-il pas d’allumer la télé pour voir aussi des femmes s’injurier ? Oui, il y a eu une appropriation par certaines filles du langage des mecs pour se faire respecter, reprenant cette notion de “tchatche”. En réalité cela remonte à bien plus loin, aux poissardes par exemple. Mais de façon générale, dès que les femmes insultent on les trouve vulgaires, plus que les hommes.

Il y a quand même des “contre-attaquantes”, comme Christiane Taubira, qui répond aux pires injures par l’éloquence… Oui, elle peut opposer à l’insulte un poème, mais tout le monde n’a pas d’alexandrins dans sa poche. Citons aussi Simone Veil qui répondait avec une grande dignité. En ce moment, je travaille d’ailleurs sur l’éloge de la riposte, cherchant des “riposteuses” célèbres.

Propos recueillis par Julien Damien

À LIRE / Petit traité de l’insulte (2006, Labor) 112 p., 10 ,95 € // De l’insulte…aux femmes (2017, 180° Editions), 192 p., 17 €

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