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L’électrochoc

David Asko (c) DR

Clubs fermés, artistes et techniciens au chômage, festivals annulés, discothèques en faillite… La musique électronique a les deux doigts dans la crise. Les établissements de nuit, comme les bars et restaurants, furent les premiers à fermer et seront les derniers à rouvrir. Mais dans quelles conditions ? Le Covid va-t-il tuer la fête ? Le clubbing comme les festivals doivent se réinventer pour survivre. Dévastatrice, cette sinistre période a néanmoins engendré une mobilisation iné- dite de tous les acteurs du secteur. Tour de piste.

David Asko n’imaginait pas célébrer ses 25 ans de carrière dans la salle du conseil municipal de Douai. Seul, sans public. Covid oblige, sa tournée française et européenne attendra. Enregistré fin novembre, ce concert en streaming lui a pourtant fait « un bien fou » confie-t-il. Comme une étincelle au milieu d’un cafardeux tunnel… Tenancier d’une techno industrielle « brute de décoffrage », le DJ et producteur lillois l’avoue : il traverse « une période de profonde dépression ». À l’image de tout un milieu, celui des musiques électroniques. Synonyme de communion, de créativité et de fête, cet écosystème est paralysé depuis plus d’un an. Confinement, fermeture des clubs et discothèques, interdiction des concerts, couvre-feu, reconfinement… « Plus personne n’a de perspective, c’est le virus qui tient la baguette », regrette Sabine Duthoit, porte-parole d’Art Point M, qui organise le NAME Festival dans la métropole lilloise. La dernière édition fut annulée. La prochaine aura-t-elle bien lieu en octobre ? Tout le monde l’espère. « Une deuxième année blanche serait catastrophique », insiste-t-elle.

Mauvaise réputation

« Il y a déjà de la casse », confirme Gildas Rioualen, le fondateur d’Astropolis, plus vieux festival electro en France, près de Brest. Une éprouvante adaptation est d’ores et déjà envisagée. Cette édition estivale a été annulée, et devrait être remplacée par « d’autres formats plus adaptés au contexte ». Un objet festif non identi- fié mais un mal nécessaire semble-t-il. « Beaucoup de jeunes artistes ont déjà abandonné les platines et survivent avec des petits boulots. De notre côté, tricoter et détricoter notre programmation nous épuise… ». Mais il faut tout faire pour que l’été ne soit pas silencieux, redonner espoir aux confrères les plus en danger. « En effet, nous ne sommes pas les plus menacés, souligne Gildas. Ce sont les structures indépendantes, éloignées du circuit des fédérations, des syndicats et sans soutien public qui morflent le plus ». En témoigne cet appel aux dons lancé par le Warehouse, dès janvier. Après plus d’un an de fermeture, ce club nantais mythique ne peut plus honorer son loyer de 55 000 euros. Au pays de la “French Touch”, la carte postale s’est sacrément ternie. Mais alors quoi ? Les musiques électroniques souffriraient-elles encore d’un manque de considération ? « On subit toujours une forme de stigmatisation, et elle s’est totalement révélée durant la crise, souffle Sabine Duthoit. Aux yeux du grand public, notre musique est encore associée à la drogue, l’alcool et j’en passe… ». Ces images de “teufeurs” (comme on dit sur BFM TV) « traités comme des voyous » lors de free-parties en Bretagne ou ailleurs, n’ont pas aidé. « Une chasse aux sorcières ridicule », juge David Asko, rappelant au passage que la jeunesse « a été sacrifiée ».  

Reconnaissance

À bon droit, le DJ nordiste déplore un insupportable paradoxe. « Nous sommes célébrés à l’internationale, mais chez nous il y a encore un flou artistique avec les autorités ou le ministère de la Culture. Pire, nous ne sommes même pas représentés aux Victoires de la musique, alors que notre esthétique inonde toutes les autres, du rap au rock ». Résident au Magazine Club à Lille ou au précité Warehouse, David Asko milite pour une plus grande reconnaissance des clubs et l’obtention d’un label “Clubs Cultures”, au sein du collectif Culture Bar-Bars. « Nombre de ces lieux font le boulot des SMAC*, sans en avoir les subventions. On ne peut plus être considérés comme des débits de boisson ! Les clubs ne sont pas des discothèques, ils cisèlent une vraie programmation artistique, comme une Scène nationale ». Incroyable d’en être encore là en 2021, après tout ce qu’ont déjà révélé des lieux comme le Grand Rex, le Pulp ou le Social Club, au pays de Laurent Garnier et de Daft Punk. En Allemagne, les clubs sont reconnus comme des lieux culturels à part entière depuis le mois de mai… Cette crise, aussi dévastatrice soit-elle, aura au moins permis de développer des réseaux, de structurer un milieu par nature très hétéroclite et militer pour une plus grande considération.

Fermetures éclairs

Tommy Vaudecrane, président de l’association Technopol, chargée de promouvoir la culture électronique auprès des pou- voirs publics (organisatrice de la Techno Parade depuis 1998) tire aussi la sonnette d’alarme. « La France compte une quarantaine de clubs electro renommés aujourd’hui. Clairement, ils sont tous menacés de fermeture s’ils ne rouvrent pas rapidement. La centaine de festivals dédiés pourrait aussi mettre la clé sous la porte ». Pourquoi ? « Parce que notre milieu pâtit toujours d’une grande fragilité financière. Des événements comme le NAME fonctionnent essentiellement sur leurs fonds propres et sont très peu subventionnés ». En contact permanent avec le ministère, il accorde que certaines avancées ont été obtenues : aides aux artistes totalisant 250h de salariat ou prise en compte de certains festivals par les DRAC**. « Contrairement aux Pays-Bas ou au Royaume-Uni, la France a quand même mis la main à la poche, notamment avec le chômage partiel ou le fonds de sauvegarde du Centre national de la musique. Mais tout ça ne suffit pas à relancer une activité ». Une perfusion mais pas une solution en quelque sorte.

Voilà l’été

Désormais, tout le monde regarde vers l’été. En ce sens, Technopol a émis un livre blanc de près de 70 propositions afin de redémarrer un secteur en toute sécurité. Parmi elles, les “Zones d’urgence temporaires de la fête”. « Nous identifions actuellement sur tout le territoire français des espaces en extérieur, appartenant aux collectivités locales et qui seraient mis à disposition pour des manifestations culturelles. Par exemple, le Magazine Club pourrait organiser des concerts hors-les-murs dans ces zones, en jauge réduite et suivant un proto- cole adapté, le temps de rouvrir ». La première “ZUT” est organisée du 18 juin au 26 septembre, au parc culturel de La Villette, à Paris. Il s’agit aussi de soutenir la scène locale, « en l’imposant à hauteur de 90 % dans le cadre de chaque programmation ». David Asko, lui, nous donne déjà rendez-vous. « Oui, on fera la fête en France en 2021 ». C’est dit.

* SMAC : Scène de musiques actuelles, subventionnée chaque année à hauteur de 100000 euros minimum par les collectivités territoriales.

**DRAC : Direction régionale des affaires culturelles.


 

EN CHIFFRES

Selon le SNDLL (Syndicat national des discothèques et lieux de loisirs) et l’UMIH (Union des Métiers et des Industries de l’Hôtellerie) :

152 discothèques ont déjà mis la clef sous la porte fin mars 2021 en France. 430 boîtes de nuit sont menacées de disparaître définitivement. Soit un quart des établissements.

En 2019, l’electro représentait à elle seule 40 % des exportations musicales françaises. C’est le genre dans lequel les Français brillent le plus à l’étranger, devant le rap (33 %) et la chanson (15 %), selon Technopol. Cette esthétique pèse près d’un demi-milliard d’euros de chiffre d’affaires annuel.

100 000 Soit le nombre d’emplois directs ou indirects générés par les musiques électroniques, et donc menacés aujourd’hui.

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Julien Damien // Photos : David Boschet, Julia Allio, Jacob Khrist, Technopol, NAME Festival, Astropolis

À ÉCOUTER / Techno Therapy Remixes de David Asko (A-Traction Records)

À VISITER / www.technopol.net

À VOIR /

NAME Festival – Roubaix & Lille, 08 & 09.10, Condition Publique & divers lieux, lenamefestival.com SÉLECTION : Jennifer Cardini, Charlotte de Witte, Nina Kraviz, Paula Temple, Ellen Allien, Âme…

En attendant la rave – Pays de Brest, 02 > 14.07, Ateliers des Capucins, Fort de Bertheaume, La Carène, Passerelle…

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