Home Reportage Voyage en Laponie

Je suis Sami

Souvenirs, souvenirs…
Entre gris clair et gris foncé, couvre-feu et reconfinement, ce début d’année n’est pas très haut en couleur. Parmi les sujets qui nous ont habillés pour l’hiver, on se souvient de ce voyage en Laponie (LM n°113 – décembre 2015).

En 2015 Paris accueillait la COP 21, mais c’est dans le Grand Nord que le réchauffement climatique se fait le plus menaçant. Il remet déjà en question le mode de vie du dernier grand peuple autochtone européen : les Samis. Ceux-ci seraient environ 70 000 installés en Laponie, un territoire qui s’étend en Suède, en Norvège, en Finlande et sur la péninsule de Kola en Russie. Rencontre avec ceux qu’on appelle les Indiens d’Europe, sur des terres où le Père Noël ne sait plus comment s’habiller.

Il est 16h sur le tarmac de l’aéroport de Kiruna, la ville la plus septentrionale de Suède. Le soleil nous regarde déjà à l’horizontale (comme en plein automne) et sculpte des ombres interminables. Pourtant c’est le milieu de l’été. L’arrivée est troublante et la ville qui nous attend encore plus. « On dirait Twin Peaks ! », s’exclame Magali. Elle n’a pas tort ma soeur : les couleurs semblent échappées d’un film de Lynch. Les magasins, les voitures (pick-ups et vieilles américaines) et un groupe de motards en Harley achèvent de planter le décor. Mais Kiruna n’est pas une petite ville tranquille. Elle a été bâtie à proximité de la plus grande mine de fer souterraine du monde. Elle rapporte tellement que ses dirigeants ont décidé de déplacer cette cité de 18 000 âmes de quelques kilomètres pour creuser, car elle menaçait de s’effondrer…

Kiruna, Laponie (Suède).

Kiruna, Laponie (Suède).

 

Tambour – Kiruna, c’est aussi la capitale de la Laponie suédoise et le point de départ du voyage initiatique de Magali. « Depuis que je suis petite, on me dit j’ai une tête de Sami. Mon grand-père était un Suédois du Nord. J’ai eu envie d’explorer la région… ». Une crise identitaire qui débute par la quête d’un tambour sami. « Je suis fascinée par les chants gutturaux lapons : les joïks. Ainsi, je suis devenue amie avec une chanteuse de ce peuple, Johanna Seva ». Mais pas de joïks sans tambour ! Magali a donc passé commande à un artisan virtuose de Kiruna, Fredrik Prost. Il nous retrouve au bar de l’unique pub de la ville, où nous l’attendons avec Johanna.

Magali et Fredrik Prost dans son atelier

Magali et Fredrik Prost dans son atelier

Le tambour en peau de renne est prêt depuis longtemps. Il nous explique que sa forme ovale représente trois mondes : le céleste où vivent les Dieux, le terrestre est celui des vivants, et le monde souterrain, celui des morts. Les missionnaires scandinaves ont diabolisé ces instruments. Ils les accusaient de magie, les détruisaient… Fredrik est un conteur ! Nous sommes captivées. Mais il doit prendre congé car il part tôt le lendemain pour un festival de chamanes à Isogaisa, en Laponie norvégienne. Il nous dessine la route sur un morceau de papier…

Identité – Johanna aime cette drôle de ville mais c’est surtout à la nature qu’elle est attachée. Dans sa famille, on élève des rennes depuis des siècles et on vit au rythme des troupeaux et des transhumances. C’est encore le cas de la majorité des autochtones. « Notre identité est très forte, je suis Sami avant d’être Suédoise. Nous avons une culture et un héritage formidables que je voudrais transmettre aux prochaines générations » explique Johanna tandis que son partenaire, Issat, nous sert avec fierté du steak de renne. « Mes grands-parents et mes parents avaient honte d’être Sami. Ça se comprend quand on vous colonise, vous enlève vos droits, votre culture et qu’on vous évangélise », ajoute la jeune chanteuse de 27 ans. Depuis, les temps ont changé. Leur identité est enfin reconnue : des parlements représentatifs existent dans les quatre pays, ainsi qu’un conseil supranational.

Clim’ et transe – On constate que les températures montent dans le Grand Nord. Il fait en moyenne 24 degrés durant ce mois d’août. À bord de la Skoda, Magali allume la clim’ ! Le réchauffement climatique y est deux fois plus important qu’ailleurs. « Il fait plus chaud, il y a plus de moustiques. Ça rend les rennes zinzins ! Et puis l’hiver ils n’ont plus rien à manger. Les lichens qu’ils broutent disparaissent avec la montée des températures », s’exclame Stig, un éleveur que nous rencontrons au festival d’Isogaisa, au centre d’un lavvu (tipi). « J’aime ce rendez-vous. Il y a des Samis d’un peu partout. Mais, entre nous, la majorité sont plutôt des hippies ! Ils rappliquent pour les cérémonies chamaniques, les concerts… et surtout les soirées autour du feu ». C’est le clou du spectacle. Magali sort son tambour. On “joïke” autour du feu pendant que les enfants dorment sur des peaux de renne… Une transe collective gagne le lieu : une femme s’écroule en pleurs, épuisée par la force de ses chants.

La Laponie est étonnante, mais il faut rentrer à Kiruna. La route qui longe la frontière suédoise est longue, les fjords laissent place à une plaine infinie. « Je me sens à la fois très proche et très éloignée de cette culture. Je suis trop citadine. Je ne pourrais pas vivre ici même si Stig a confirmé que j’avais une tête de Sami ! », confie Magali. C’est aussi cela la Laponie : la solitude, des étendues vierges à perte de vue et une nature aujourd’hui bouleversée par l’extraction minière et le réchauffement climatique. L’harmonie entre les indiens d’Europe et la terre est plus que jamais menacée.

Texte : Elisabeth Blanchet // Photo : Elisabeth Blanchet

[ Le contexte ]
La CONFÉRENCE SUR LE CLIMAT débute à Paris en décembre, avec l’espoir d’obtenir un accord universel contraignant, ayant pour but de MAINTENIR LE RÉCHAUFFEMENT CLIMATIQUE EN DESSOUS DE 2°C.
La température augmente de 0,8 DEGRÉ DEPUIS UN SIÈCLE sur la planète. Le phénomène est deux fois plus important dans le Grand Nord (+ 1,5 DEGRÉ EN FINLANDE).

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