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Sphère publique

Patrick Boucheron et Mohamed El Khatib © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

Qu’il mette en scène une femme de ménage (Moi, Corinne Dadat) ou des supporteurs du RC Lens (Stadium), Mohamed El Khatib n’aime rien tant que déconstruire les clichés en se frottant au réel. Dans cette nouvelle pièce, il s’associe à l’historien Patrick Boucheron pour agiter la boule à neige comme jamais. Cet objet populaire s’appréhende ici comme un théâtre miniature, où il est question de monde sous cloche, de neige de cendres, de mythes et de valeurs.

D’où vous vient ce goût pour le théâtre documentaire ? Je tiens à rapprocher des personnes qui ne devraient pas se croiser, pour des raisons économiques, sociales… On sait que les plateaux de théâtre manquent de diversité, de langues et de corps. Alors je défends une approche démocratique. Il s’agit d’ouvrir la scène à ceux qu’on n’a pas l’habitude de voir ni d’entendre, et d’abolir la distance entre l’art et la vie.

Comment l’idée de créer un spectacle sur la boule à neige est-elle née ? Par accident. Patrick Boucheron et moi souhaitions explorer une histoire populaire de l’art. Nous avons d’abord envisagé la carte postale ou des gadgets vendus dans les musées, mais ça ne fonctionnait pas. Puis ont surgi les gilets jaunes et un tas de remarques méprisantes à leur égard, notamment leur manque de goût. C’est totalement arbitraire et souligne un rapport de classes.

D’où la boule à neige ? Oui, nous y avons pensé au détour d’un spectacle précédent (Stadium) parce qu’une des supportrices du RC Lens les collectionnait. Nous avons trouvé cet objet prometteur car il appartient à la culture populaire mais des artistes de premier plan comme Jeff Koons ou Maurizio Cattelan façonnent leurs propres modèles, en les vendant très chers.

Quelle idée défendez-vous ? Il s’agit de déconstruire la question du mauvais goût, mais aussi de renverser la notion de la valeur, en dehors des normes marchandes. La boule à neige nous permet de bien distinguer le prix de la valeur. Elle ne coûte rien mais elle est chargée d’histoires, de souvenirs familiaux, d’enfance, de nostalgie, et ça c’est inestimable. Et puis, au moment où nous écrivions ce spectacle est survenu le premier confinement…

Comme une sorte de mise en abyme ? Oui, d’un coup nous nous sommes retrouvés sous cloche… or la boule à neige figure elle-même la mise sous cloche d’un monde que l’on veut conserver. Un tas de questions ont alors surgi avec ce petit objet kitsch : que voudrait-on garder ? À quoi tient-on ? Qu’est-ce que le temps suspendu ?

 © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

© Yohanne Lamoulere / Tendance floue

Le considériez-vous ringard avant de vous y intéresser ? Pas du tout. Pour vous dire, je roule encore en Renault 12 (rires) et j’ai un début de collection en la matière. Patrick Boucheron affirme dans le spectacle que nous avons tous une prédisposition au kitsch. Cela vient sans doute de l’enfance. Le goût pour un objet naïf couve une forme d’innocence. Le kitsch, c’est du romantisme qui a mal tourné.

Comment avez-vous repéré les collectionneurs nourrissant votre pièce ? C’est un petit milieu assez fermé, où tout le monde se connaît. Il suffit d’en trouver un pour découvrir les autres. Luis Maestro, dans la Nièvre, fut notre premier interlocuteur et nous a mis en contact avec ses confrères. Cela nous a emmené en Allemagne ou à Los Angeles où nous avons déniché le plus grand collectionneur au monde, avec plus de 20 000 boules. Nous avons rencontré une quinzaine de personnes à travers la planète. On les a interviewées pour écrire le spectacle, durant un an et demi. Durant cette longue enquête, Patrick Boucheron appris que Walter Benjamin était aussi amateur de boules à neige, légitimant plus encore notre projet.

Quel est le profil de ces passionnés ? Au début je m’attendais à tomber sur des gens issus de milieux populaires, mais j’ai découvert une grande mixité sociale. Cet objet traverse les classes : la très grande bourgeoisie, un banquier travaillant dans la haute finance, des ouvriers, un médecin…

Quelles sont leurs motivations ? Il y en a autant que de collectionneurs. Cela peut débuter par accident : on vous en offre une et vous vous y mettez. Une maladie survient alors très vite : le syndrome de la boule manquante, et là ça devient compulsif. Cet objet suggère un geste d’art modeste qui devient beau avec le nombre. Nous avons aussi repéré des fonctions très singulières. Certains l’utilisent comme un autel portatif. À Nuremberg, l’un des plus grands collectionneurs européens a placé les cendres de ses parents dans une boule à neige. D’une certaine façon, il a créé son rituel, dont on manque cruellement lorsqu’on n’est pas croyant.

 © Yohanne Lamoulere / Tendance floue

© Yohanne Lamoulere / Tendance floue

Certains modèles vous ont-ils marqué ? Oui, ceux attachés à une histoire, comme cette boule à l’effigie des attentats de Lokerbie*, offerte par le gouvernement américain aux familles des victimes en 1988. Elle est extrêmement touchante. Mais plus que les boules ce sont les collectionneurs qui m’ont ému. Leur parcours, leur fragilité… Parfois on envie leur insouciance. Ils ne se préoccupent pas du bon goût, de paraître “branchés”. C’est une liberté.

Quelle est l’histoire du spectacle ? Elle se déploie dans le temps et l’espace, raconte le développement de cette mode. Nous avons ainsi appris que la boule à neige est née au XIXe siècle, en même temps que la boule de cristal et l’aquarium, des apparitions majeures dans les intérieurs bourgeois. Parallèlement, le récit est ponctué de rencontres avec des passionnés. Ils apparaissent à travers des vidéos et apportent un aspect psychanalytique, sociologique. Nous dressons alors une galerie de portraits du collectionneur que chacun pourrait être.

Que verra-t-on sur scène ? Nous sommes deux sur le plateau. Le public est très proche de nous, c’est une forme pour 200 personnes. Nous disséquons une cinquantaine de boules à neige pour appuyer nos réflexions, dans un amphithéâtre circulaire construit sur le modèle des théâtres anatomiques. Il prend des allures d’agora, de petite assemblée, comme sur un rond-point où l’on organiserait une discussion, une conférence un peu décalée, l’archéologie de la tendresse…

* Le 21 décembre 1988, un Boeing 747 explose au-dessus du village de Lockerbie en Écosse, tuant 270 personnes, dont 170 Américains. Le régime de Mouammar Kadhafi avait officiellement revendiqué l’attentat.

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Propos recueillis par Julien Damien

BOULE À NEIGE

Une pièce de et avec Mohamed El Khatib et Patrick Boucheron

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