Home Best of Interview Claudine Attias-Donfut & Martine Segalen

Avoir 20 ans en 2020

(c) Ehimetalor Akhere Unuabona

« Je ne laisserai personne dire que vingt ans est le plus bel âge de la vie ». Cette phrase de Paul Nizan résonne d’autant plus à l’aune du funeste Covid. Mais en quoi les vingtenaires d’aujourd’hui diffèrent-ils de ceux d’hier ou d’avant-hier ? Quelles sont les aspirations ou les craintes de cette génération née avec internet ? La sociologue Claudine Attias-Donfut et la sociologue et anthropologue Martine Segalen ont mené une passionnante enquête auprès de centaines d’étudiants. Intitulé Avoir 20 ans en 2020 – Le nouveau fossé des générations, leur ouvrage dessine un visage inédit de la jeunesse contemporaine.

Pourquoi avoir écrit ce livre ?

Martine Segalen : Il y a 25 ans nous avions travaillé sur la grand-parentalité, découvrant alors cet âge nouveau et dont on parle désormais beaucoup avec l’allongement de la vie. Puis, en juillet 2019, nous avons voulu étudier la génération de nos petits-enfants qui ont désormais 20 ans. Une jeunesse complètement différente des précédentes…

Claudine Attias-Donfut : Oui. Nous la qualifions de “génération désenchaînée”, constatant une crise de la transmission.

Que voulez-vous dire ?

C. A.-D. : L’enchaînement des générations par confrontation et opposition est une constante de l’humanité. Or, pour la première fois de notre histoire, les jeunes ne sont ni pour ni contre leurs aînés. Ils vivent simplement à côté d’eux, dans leur propre bulle. Il y a donc un “désenchaînement” des âges, une rupture. À l’image du fameux « Ok boomer », lancé par un jeune à son grand-père lui faisant la leçon et qui a enflammé la planète connectée en 2019. Il faut comprendre cette réponse par : « cause toujours, tu appartiens à un autre monde ».

Alors, qu’est-ce qui caractérise ces vingtenaires ?

M.S. : Cette génération née avec un téléphone portable dans la main observe des codes radicalement différents. Elle écoute sa propre musique, regarde ses propres séries… Là où les écrans rassemblaient, aujourd’hui ils séparent, isolent. Le numérique a favorisé les liens intragénérationnels et coupé les liens intergénérationnels.

C. A.-D. : En effet, ils appréhendent le monde de manière horizontale. Les liens ou références de ces jeunes se situent exclusivement dans leur groupe de pairs, leur cercle amical. Ils nourrissent moins d’intérêt pour l’Histoire et le passé. Leur éducation est beaucoup plus souple, orientée vers l’autonomisation, libérée des contraintes pour leur permettre de s’accomplir.

M. S. : Ils doivent aussi affronter de nouveaux défis hérités de leurs parents. Nous notons un rejet intergénérationnel dans la mesure où ils estiment leurs aînés coupables, à juste titre, de la situation climatique catastrophique dans laquelle ils se trouvent.

Seuls ensemble

Seuls ensemble

Les jugent-ils pleinement responsables de la catastrophe écologique à venir ?

C. A.-D. : Bien sûr ! Ils estiment que la surconsommation inhérente aux civilisations industrielles et post-industrielles a pillé la planète de ses réserves. Ils sont très sévères en particulier avec la génération qualifiée d’opulente, celle des boomers, des soixante-huitards, qui a le plus bénéficié des progrès sociaux et économiques.

Quelles sont leurs préoccupations majeures ?

M. S. : Lorsque nous avons commencé à écrire, il y a un an, la situation économique n’était pas si mauvaise : le chômage baissait, l’apprentissage se développait… Ils s’inquiétaient alors du dérèglement climatique, puis du terrorisme, de la perte de démocratie, des relations entre les genres. La crainte du chômage n’était alors pas leur sujet principal. Désormais avec le Covid, nous aurions sans doute des réponses différentes…

C.A-D : La crise climatique reste leur préoccupation majeure. C’est la première génération véritablement consciente du danger. J’avais mené une enquête, il y a plus de 20 ans, sur trois générations : très peu évoquait alors cette crise écologique (seulement 1,8 % chez leurs parents) alors que c’était bien le moment de s’en inquiéter… Mais en effet notre travail a été mené avant la pandémie. Nous pensons avec le recul que cette crise sanitaire sera vraiment le marqueur de cette tranche d’âge, car elle risque de bouleverser son avenir.

Greta Thunberg en couverture du Time en 2019

Greta Thunberg en couverture du Time en 2019

Malgré cela, qu’en est-t-il des liens affectifs entres les générations ? Se sont- ils affaiblis ?

C. A.-D. : Malgré les désaccords évoqués précédemment, ils se sont renforcés depuis la fin du XXe siècle avec l’amélioration des retraites. Les aides matérielles et financières accordées par les grands-parents constituent une nouveauté radicale. Au XXe siècle, c’était le contraire : les jeunes devaient prendre en charge les personnes âgées et soutenir le travail dans les champs ou les mines. Les relations entre enfants, parents et grands-parents sont ainsi devenues le ciment de la famille.

M.S. : C’est un curieux paradoxe : sur le plan des valeurs et des idées, la transmission est rompue mais les liens affectifs sont extraordinairement forts.

Cette génération forme-t-elle un “tout cohérent” ?

M. S. : Non, il y a plusieurs jeunesses : étudiante ou non, soutenue ou non par la famille, issue de l’immigration… On relève une grande diversité qui formera pourtant une génération : celle du Covid. Cette crise mondiale aura des répercussions sur toute une classe d’âge durant des années.

C. A.-D. : On remarque effectivement une grande diversité, dans tous les sens du terme :il y a eu une accélération de l’immigration depuis le milieu du XXe siècle, et donc les jeunes sont plus cosmopolites que leurs aînés. À cette diversité culturelle s’ajoutent des inégalités sociales et territoriales importantes (zones péri-urbaines, ruralité, isolement…). Toutefois, c’est un âge globalement plus éduqué, l’entrée à l’université est massive, le diplôme plus répandu.

Daniel Tafjord Unsplash

Daniel Tafjord Unsplash

Ont-ils conscience des dangers des outils numériques qu’ils utilisent tant ?

C.A-D : Oh oui. Ils connaissent le harcèlement médiatique et ses drames. Citons l’affaire Mila, cette jeune fille qui a reçu des milliers de menaces de mort, ou ces adolescents qui se sont suicidés victimes de la haine en ligne. Cela fragilise de s’exposer ainsi sur la Toile, en acceptant ses normes contraignantes : dans sa façon d’être, de se présenter, de penser…

Vous dites aussi que c’est une « génération post-matérialiste ». Qu’entendez-vous là ?

M. S. : C’est peut-être un peu contradictoire car ils sont les premiers à commander en un clic sur Internet, à être “consumateurs” du monde… Mais les vingtenaires souhaitent exercer un métier qui fasse sens, notamment en liaison avec les incertitudes climatiques, et jouir différemment de la vie quitte à gagner moins d’argent et ce à quoi leur diplôme leur donnerait accès. Ils fuient généralement les grands groupes et leur hiérarchie très verticale – attention, il ne s’agit pas non plus d’élever des chèvres en Ardèche !

C.A-D : Cette notion existait déjà chez leurs parents. Après la difficulté de la guerre, les Trente Glorieuses défendaient l’acquisition de biens matériels mais la génération suivante visait déjà une meilleure qualité de vie, des relations, dépassant simplement le désir d’acheter. Dans les années 1970 et 80 a ainsi émergé une critique de la société de consommation. Aujourd’hui leurs enfants poursuivent sur ce chemin.

Lors de votre enquête, vous déplorez des déficits graves en orthographe, grammaire, graphie et même « leur répugnance de l’écrit »

C.A-D : Absolument, mais ça non plus ce n’est pas nouveau. Le problème bien réel. Je déplore même des thèses de doctorat bourrées de fautes ! Le temps de lecture diminue globalement face à celui passé devant les écrans, lesquels imposent un langage particulier, sans nécessité de construire des phrases. L’écriture manuscrite et même de la langue sont en train de disparaître.

M.S : Oui, cette lecture fut assez douloureuse. Notre enquête s’appuie sur des questionnaires sur papier et les réponses obtenues montrent une graphie et des fautes d’orthographe inimaginables. Le bac reste le dernier endroit où l’on écrit. Désormais, on voit bien que le langage SMS a pris le pas. Facebook est même totalement abandonné par les jeunes car le média nécessite trop d’écriture ! Nous allons passer dans un monde totalement digital. Moi-même je n’écris désormais plus des lettres que pour présenter mes condoléances… Michel Serre parlait à ce propos de ” la petite poucette” et l’émergence d’être dotés d’un énorme pouce ou d’un doigt extraordinairement fin pour communiquer avec les Smartphones.

D’après vous cette génération serait « sans concession » voire « intransigeante » sur le plan des idées. Serait-elle moins tolérante que celle de ses aînés ?

C. A.-D. : En effet, il y a des sujets que l’on va éviter en famille. J’ai moi-même huit petits-enfants âgés de 16 à 30 ans et je désamorce les disputes, par exemple lorsque certains m’ont reproché d’avoir vu J’accuse de Polanski, en me disant que je cautionnais le viol, ce qui est un peu excessif…

M. S. : En 1968 on proclamait « il est interdit d’interdire » et désormais ce serait plutôt : « il est interdit d’autoriser »… Par exemple, en octobre 2019 la philosophe Sylviane Agacinski a été empêchée de donner une conférence (ndlr : sur “L’être humain à l’époque de sa reproductibilité technique”) à l’Université Bordeaux Montaigne sous la pression de groupes LGBT qui refusaient ne serait-ce que le débat sur la PMA et la GPA.

Vous expliquez d’ailleurs que les Français radicalisés appartiennent pour la grande majorité à la génération des vingtenaires. Comment l’expliquer ?

C.A-D : Difficile à dire, mais je peux avancer une hypothèse. Nombre d’élèves entrent au collège ou au lycée sans la formation nécessaire aux lois de la république, sans avoir bénéficié des discussions qu’ils auraient dû avoir. Tout cela reste une théorie, mais en attendant une génération a été mal éduquée à la laïcité, ce qui pourrait expliquer les pourcentages plus élevés des jeunes rejetant la liberté d’expression, alors que traditionnellement, dans ce type de sondage, cette classe d’âge était en avance.

© Markus Spiske

© Markus Spiske

Les vingtenaires votent moins voire peu (1/3 seulement des 18 – 24 ans lors de la dernière présidentielle) mais sont-ils dépolitisés ?

C. A.-D. : Non, ils sont politisés autrement. Ils sont engagés, manifestent, surtout pour l’écologie. Ils ont d’ailleurs permis la victoire des Verts lors des européennes. Mais ils ressentent une grande méfiance à l’égard des élites, avec une tendance à se tourner vers les extrêmes et les idées populistes.

M.S : Le système politique tel qu’il existe ne leur convient plus. Nous observons ce que la sociologue Monique Dagnaud nomme la culture du LOL (Laughing Out Loud) sur le Net, dévalorisant totalement la politique.

À vous écouter, l’un des grands marqueurs de cette génération ne serait-il pas l’angoisse ?

C. A.-D. : Il y a c’est vrai une grande anxiété chez ces jeunes, mais curieusement, aussi, une certaine confiance en leurs capacités.

Cette génération est-elle suffisamment armée pour affronter l’avenir ?

M. S. : Ils sont finalement assez débrouillards, et parviennent à trouver des solutions grâce au Net. Ils sont emplis d’espoir.

C. A.-D. : Oui, mais la grande inconnue reste les conséquences de cette crise sanitaire. Une prise de conscience urgente s’impose pour les aider. Il faut leur donner des armes pour relever leurs immenses défis.

Propos recueillis par Julien Damien

À LIRE / Avoir 20 ans en 2020. Le nouveau fossé des générations (Odile Jacob), de Claudine Attias-Donfut & Martine Segalen, 224 p., 21,90 €, www.odilejacob.fr

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