Home Exposition Roy Lichtenstein

L'instinct de reproduction

Roy Lichtenstein, Reflections on Girl, 1990 Lithographie, sérigraphie, relief et collage en PVC métallisé avec gaufrage sur du papier Somerset moulé 114.6 x 139.1cm Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Après Keith Haring, Andy Warhol ou David LaChapelle, le BAM s’attaque à une autre icône du pop art. À Mons, cette exposition dresse un portrait inédit de Roy Lichtenstein, et pas seulement en pointillé. Empruntant aux techniques de l’imprimerie et de la typographie, son œuvre s’inspira de l’imagerie populaire pour marquer en retour la culture visuelle occidentale. D’ailleurs, on l’oublie (ou l’ignore ?), derrière ces images saisissantes se cache un remarquable expérimentateur.

Gianni Mercurio se souvient d’un « homme d’une incroyable gentillesse, très timide ». Alors jeune curateur, l’Italien rencontra Roy Lichtenstein à Rome dans les années 1990. « Je lui avais dit ma fascination pour son travail sur la bande dessinée, se rappelle-t-il. Il me confia alors son agacement car on ne s’intéresse généralement qu’aux premières années de son parcours, en occultant les trente qui ont suivi ». Lichtenstein, ou l’histoire d’un malentendu ? Sans doute est-ce le propre de tous les visionnaires. Incompris en son temps (Life le taxa à ses débuts de « pire artiste des États-Unis »), le New-Yorkais s’est d’emblée situé à contre-courant. Nous sommes pile au milieu du XXe siècle. L’heure est à “l’action painting” et l’abstraction (Jackson Pollock et consorts). « Les artistes ont acquis une célébrité encore jamais atteinte ». Pourtant, Roy Lichtenstein va s’intéresser à un tout autre sujet, et transformer en art ce qui a priori ne pouvait l’être : la publicité, les comics… Bref, les images recouvrant le quotidien des Américains, cette société de consommation naissante et qui finira par grignoter la planète – mais ça, personne ne le sait encore…

Roy Lichtenstein, CRAK! , 1963, Lithographie offset sur papier vélin blanc léger, 48.9 x 70.2 cm Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Roy Lichtenstein, CRAK! , 1963, Lithographie offset sur papier vélin blanc léger, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Forte impression

Pour sûr, Roy Lichtenstein a imposé un style. Une technique aussi : la reproduction mécanique (en fait, réalisée à la main). C’est le fameux point de trame Benday, traduisant à la perfection la pixellisation des imprimés d’époque, en particulier des premières BD, comme si ces images avaient été façonnées par la machine, dans une troublante mise en abyme de la réalité – ou de sa perception. « Je veux cacher la trace de ma main », déclarait l’artiste. Un sacré tour de force. « En effet, ses œuvres donnent le sentiment d’avoir été exécutées en une fois. Elles montrent des aplats de couleur pure, sans modulation ni trace de pinceau, observe Xavier Roland, le directeur du BAM. Or, ce résultat a nécessité un immense travail ! Lichtenstein fut un grand expérimentateur. Dans certaines pièces, il mêle lithographie, sérigraphie, pochoir, collage… ».

© Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

© Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Formé au design industriel, l’Américain a également multiplié les supports. Plexiglas, métal, tapisserie, émail (renvoyant à celui des grands frigidaires américains), Rowlux (ce papier optique offrant l’impression du mouvement lorsqu’on le manipule) ou même la céramique. Pour preuve cette sculpture de hot dog, immortalisant dans l’inconscient collectif un totem de l’alimentation mondiale. C’est là tout le propos de cette exposition : traverser le miroir et montrer « l’artisan » à l’œuvre, grâce à une sélection de plus d’une centaine de ses créations.

Vide sidérant

Issues du monde entier, ces peintures, sculptures ou estampes sont réparties en huit thématiques, pour autant d’obsessions. Parmi elles, on trouve évidemment la représentation de la figure féminine, d’abord « happy housewife » ou larmoyante romantique (la fameuse Crying Girl) qui devient plus agressive dans les années 1990, témoignant de l’évolution des mœurs – ou des stéréotypes. « Le sujet mériterait une exposition à lui seul », sourit Gianni Mercurio.

Roy Lichtenstein, The Oval Office, 1992 Lithographie offset, 86.4 x 96.5 cm, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Roy Lichtenstein, The Oval Office, 1992 Lithographie offset, Collection Lex Harding © Estate of Roy Lichtenstein / SABAM 2020

Dans la section “objets du quotidien”, ses miroirs absorbent littéralement le regard. Pour cause : ils ne reflètent rien, si ce n’est de la matière, comme s’il raillait déjà (bien avant l’avènement du selfie) le narcissisme vain de l'”homo consomus”. « Roy Lichtenstein n’était pas politisé, mais faisait preuve d’une indéniable ironie », soutient l’Italien, qui demeure fasciné par ses Chinese Landscapes. En clôture du parcours, cette série méconnue dévoile des paysages ancestraux chinois (le pays de la reproduction) et une technicité à son paroxysme (la sérigraphie sur Rowlux Moonscape). Ces œuvres démontrent à quel point la pop culture est un raz-de-marée auquel rien ne résiste, pas même les traditions ou la nature… « Exposer Lichtenstein aujourd’hui est essentiel, termine Xavier Roland. Il a déconstruit les rouages de notre société. Il nous permet d’en considérer les codes avec distance. C’est en l’étudiant que l’on parviendra à changer de modèle ». Point, à la ligne ?

Julien Damien
Informations
Mons, BAM

Site internet : http://www.bam.mons.be

Mardi au dimanche, 10h > 18h

05.12.2020>18.04.2021mar > dim : 10h–18h, 9/6€ (gratuit -6 ans)
Articles similaires
Dix de der © Didier Comès / Casterman