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Les fautes d’ortografe

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Rire avec l’orthographe ? Oui, c’est possible. Remettre en cause sa cohérence ? C’est plus délicat… Pourquoi l’esprit critique devrait-il s’arrêter au seuil de ce monolithe ? On doute de l’existence de Dieu (heureusement) mais pas de celle de la rigueur de notre langue. Dans leur spectacle-conférence, La Convivialité, Arnaud Hoedt et Jérôme Piron soulignent avec malice les aberrations de règles qu’on croyait intouchables. Tous les deux anciens professeurs de français, ces iconoclastes Belges explorent notre grand bazar lexical, où les accords ne sont pas toujours parfaits. On corrige les copies avec Jérôme Piron.

Quelle idée défendez-vous ? On est souvent intransigeant avec les fautes d’orthographe. Or, cette science tenant du sacré est loin d’être parfaite. Nous démontrons ses aberrations, non pas pour l’appauvrir, mais l’améliorer. Si l’orthographe était plus logique, les gens feraient moins d’erreurs.

Avez-vous quelques exemples d’incongruités ? Elles sont innombrables, mais si vous cherchez du côté des mots ayant des racines grecques ou latines, vous allez être servi. Je ne suis pas contre le fait de conserver des “ph”, “th” ou “ch”, mais soyons cohérents ! Nénuphar devrait prendre un “f” car il provient de l’arabe, choléra et colère ont la même origine (cholera) mais s’écrivent différemment. Allez comprendre…

D’où viennent ces absurdités ? Les causes sont nombreuses, mais parfois il s’agit simplement d’erreurs. Pourquoi certains mots se terminant par “eu” – comme cheveu – prennent un “x” au pluriel ? Eh bien c’est une boulette de transcription. Les moines, pour aller plus vite lors de la copie, utilisaient une abréviation pour symboliser le “us”. Au fil du temps, ce signe a été confondu avec le “x”, et c’est devenu une règle !

Quelle est l’histoire de l’orthographe française ? Avant le XVIIe siècle, elle était plus simple, comptant moins de consonnes doubles par exemple. Elle était aussi plus phonétique qu’aujourd’hui. En clair, tout le monde faisait comme il voulait. Molière lui-même écrivait le misanthrope sans “h” !

Il ne faut donc pas confondre la langue de Molière avec son orthographe, soulignez-vous… Absolument ! Il y a une grande différence entre les deux. L’orthographe est un code graphique servant à retranscrire les sons et leur transmission. En gros, c’est une partition au service de la langue, qui est la musique.

Est-ce un bon outil ? Pas sûr… On a ainsi recensé 12 façons d’écrire le son “s” (s, ss, ç, t, th, sth, x, etc.). On peut donc modifier l’orthographe sans nuire à la langue. L’accent, par exemple, ne bouleverse pas le sens d’un propos. Le français se prononce de bien des manières. Le circonflexe est à ce propos une belle incongruité. Il sert à tout et à rien : pour marquer la présence d’un ancien “s” ou allonger les voyelles à l’oral. Une certaine bourgeoise signalait par exemple son emphase pour le “théaaaatre”, via une prononciation absurde sans rapport avec l’étymologie. Idem pour trône (ou “troooone”) qui cumule les absurdités : il provient du grec thronos et perd son “h” au passage, sans que l’on sache pourquoi.

© Véronique Vercheval

© Véronique Vercheval

À quel moment l’orthographe devient-elle sacrée ? Au XVIIe siècle on centralise l’État. Richelieu réalise que la langue est un pouvoir. Il crée alors l’académie française dont la mission est de rédiger un dictionnaire. Mais celle-ci, encore aujourd’hui, ne compte aucun linguiste, comme s’il n’y avait pas de mécanicien au contrôle technique… C’est à partir du XIXe siècle que s’impose une norme. La bourgeoise lui donne ses lettres de noblesse… et établit des règles volontairement compliquées. L’orthographe devient ainsi une marque d’appartenance à la bonne société, et sa maîtrise un critère de sélection, voire de discrimination.

Au XIXe siècle, elle revêt aussi « un enjeu nationaliste », dites-vous… Oui, car il s’agit d’écrire le même français partout. L’orthographe devient unique et indivisible, c’est le ciment de la nation. D’ailleurs, cela n’a pas tellement évolué. En novembre 2018, lors d’un débat sur l’écriture inclusive à l’Assemblée nationale, Jean-Michel Blanquer a prévenu qu’il serait « vigilant pour qu’il n’y ait qu’une grammaire, comme il n’y a qu’une langue, une République ».

Quand notre orthographe a-t-elle cessé d’évoluer ? Il faut le dire, l’académie française a d’abord fait du bon travail. Au XVIIIe siècle, Voltaire décide de la modifier. Il a par exemple réformé l’imparfait, remplaçant la terminaison en “oi” par “ai”. Il y a eu à cette époque une vraie volonté d’amélioration, avec notamment la création du “bureau des doutes”. Les découvertes linguistiques enrichissaient chaque nouvelle édition du dictionnaire. En poursuivant sur cette lancée, on obtiendrait aujourd’hui une plus grande cohérence. Hélas, à partir du XIXe siècle, cette évolution fut interrompue. Notre langue est vivante, mais son orthographe est morte !

Qu’en est-il de nos voisins ? A l’exception de l’Angleterre, où l’affaire est encore plus complexe, l’orthographe est plus simple, voire phonétique. Certaines langues sont d’ailleurs plus transparentes, comme l’italien ou l’espagnol où le masculin et le féminin sont désignés à la fin des mots par “o” ou “a”. Dans l’histoire des orthographes européennes, la nôtre compte parmi celles qui ont été fixées le plus tôt. Le néerlandais, jusqu’à très récemment, était un ensemble de dialectes sans cohérence. Toutefois, la plupart de nos voisins réforment régulièrement. Au Pays-Bas, on se penche en ce moment sur l’harmonisation du “c” du “k”, pour ne choisir qu’une lettre.

Pourquoi la plupart des mots français ont-ils une racine grecque ou latine ? Parce que c’est plus classe ! Les Français aimeraient être directement liés à l’Antiquité, mais en réalité ils ont évacué toutes les consonnes issues des langues germaniques, de l’arabe… Soit un tiers des mots empruntés pour construire le français !

Selon vous, quelle serait la plus belle absurdité de l’orthographe française ? Sans aucun doute, l’accord du participe passé. Employé avec l’auxiliaire “avoir”, celui-ci s’accorde en genre et en nombre avec le COD quand celui le précède. Exemple : les pommes que j’ai mangées. Par contre, quand le COD le suit, il reste invariable : j’ai mangé des pommes. Pourquoi ? Ce sont les mêmes pommes, non ? Ça n’a pas de sens. Les grammairiens ont démontré depuis longtemps l’absurdité de cette règle, issue d’une erreur de recopiage monastique. D’ailleurs, il suffit d’écouter : les francophones, même les plus lettrés, ne font plus cet accord à l’oral. C’est spontané.

Malgré tout, il nous faut des règles, non ? Bien sûr. Orthographe provient du grec orthos, soit “correct”. Ce mot signifie donc “la bonne manière d’écrire”. Nous défendons l’orthographe, mais pas celle-ci. Améliorer les règles communes n’est pas synonyme d’anarchie. Il ne s’agit pas de tolérer les fautes, mais d’établir la meilleure façon d’écrire possible.

Ne pourrait-on pas défendre l’idée d’une certaine exigence à travers des règles compliquées ? Plutôt que viser une “simplification par le bas”… Enseigner avec rigueur une chose qui ne l’est pas est absurde. Modifier notre orthographe demanderait un effort, c’est donc le statu quo qui est un nivellement par le bas. De plus, tout ce temps passé à l’apprentissage de règles stupides pourrait être mieux utilisé. Les petits Italiens arrêtent l’orthographe quatre ans avant nous, et peuvent dès lors s’intéresser à la littérature, l’analyse de la grammaire… En France, on passe trop d’heures sur le code du texte et pas assez sur son sens.

Quel serait votre mot préféré ? Ski. J’aime sa radicalité phonétique. Plus poétiquement, on peut aussi voir un slalom dans le “s”.

Propos recueillis par Julien Damien
Informations
Amiens, Comédie de Picardie

Site internet : http://www.comdepic.com/index.html

23.09.2020>25.09.2020mer : 19h30 • jeu & ven : 20h30, 18>11€
Auderghem, Centre Culturel d'Auderghem

Site internet : http://www.cc-auderghem.be/

27.10.2020>25.09.202020h, 32€
Feignies, Espace Gérard Philipe - Feignies
26.09.2020>25.09.202020h, 2€

À LIRE / La Faute de l’orthographe, d’Arnaud Hoedt et Jérôme Piron (Textuel), 144 p., 17€, www.editionstextuel.com

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