Home Exposition Marcel Gromaire

À contre-courant

Vue d’exposition, Alice Massé devant Le Chemineau, 1925
© Photo Julien Damien

Né dans le Nord de la France, à Noyelles-sur- Sambre, Marcel Gromaire (1892-1971) fut un artiste iconoclaste et humaniste. À Roubaix, cette exposition embrasse toute sa carrière, de son attachement à sa terre natale au traumatisme de la Grande Guerre, en passant par son intérêt pour les plus humbles. Influencé par nombre de courants, ce peintre méconnu conserve une place singulière dans l’histoire de l’art.

Si la postérité fut cruelle avec cet artiste, difficile d’ignorer Marcel Gromaire à la Piscine de Roubaix. Dès l’entrée du musée, le visiteur est happé par une toile monumentale (cinq mètres de haut et sept de large). Intitulée L’Abolition de l’esclavage, elle porte toutes les inspirations (et aspirations) du peintre avesnois. Influencée par La Liberté guidant le peuple de Delacroix, l’oeuvre rassemble, entre autres, la rigueur géométrique du cubisme, le réalisme “tordu” du fauvisme et les couleurs sourdes de l’expressionisme flamand. « Marcel Gromaire a puisé dans plusieurs mouvements contemporains », confirme Alice Massé, co-commissaire de cette exposition. Jonglant avec les étiquettes, cet autodidacte n’était donc rangé nulle part. Célèbre en son temps, consacré par les prix Carnegie et Guggenheim dans les années 1950, « il fut peu à peu écarté par les spécialistes ». Enrichie depuis ses passages à Honfleur et Sète, cette rétrospective rend ainsi grâce à un artiste aussi singulier qu’engagé.

Vue d'exposition, Marcel Gromaire, L’Abolition de l’esclavage, 1950 © Photo Julien Damien

Vue d’exposition, Marcel Gromaire, L’Abolition de l’esclavage, 1950 © Photo Julien Damien

Frères d’armes

Parmi ces 130 pièces, on retrouve évidemment La Guerre. Achevé en 1925, ce tableau « continue de nourrir les manuels d’histoire, souligne Bruno Gaudichon, directeur de la Piscine. Pourtant, il n’est en aucun cas perçu comme un document ». Plutôt une métaphore de la déshumanisation des soldats. « Il est tout le contraire de ce que la peinture de l’époque donne à voir de la guerre, soit la douleur ou le patriotisme ». Ici, les poilus semblent autant de robots, dont aucun n’est mis en avant. « On remarque aussi cette fusion des couleurs entre les personnages et la terre, montrant comme ils font corps avec la tranchée. Car, peut-être, dix minutes après cet instantanée, ils seront réduits en poussière… ». Cette toile constitue son unique témoignage de la Première Guerre mondiale. Expérience traumatisante (il fut blessé sur le front de la Somme en 1916), elle initie aussi son engagement auprès du “petit peuple”.

Marcel Gromaire, La Guerre, 1925. Huile sur toile, 130 × 97 cm. Paris, Musée d’Art moderne de la Ville. Photo : Julien Vidal/Parisienne de Photographie © ADAGP, Paris 2020

Marcel Gromaire, La Guerre, 1925. Huile sur toile, 130 × 97 cm. Paris, Musée d’Art moderne de la Ville. Photo : Julien Vidal/Parisienne de Photographie © ADAGP, Paris 2020

Le goût des autres

Fils d’un professeur d’allemand, il ne connut jamais sa mère, morte en couche, et vécut une enfance protégée dans la grande maison Renaud-Folie, à Noyelles-sur- Sambre. À travers l’armée, il découvre la « vraie France » et toutes ses couches sociales. Il ne cessera dès lors de magnifier les humbles ou les déshérités, saisis dans leur labeur ou loisirs naissants. Déambulant au sein de ce parcours chrono-thématique, on reconnaît l’empreinte de Cézanne dans ses buveurs de bière, celle de Van Gogh dans ses scènes paysannes ou, dans l’ovale des visages de ses nus féminins, l’influence de Modigliani. On s’arrête aussi devant Le Chemineau, où la monumentalité offerte au modèle ne réside pas dans tant dans les dimensions (modestes) du tableau, mais le cadrage. Posé au premier plan, cet ouvrier déborde littéralement d’une composition aux tonalités ocres et terreuses. Les mains sont surdimensionnées et le visage taillé à la serpe évoque une sculpture. Il révèle un style n’appartenant qu’à Gromaire, où la simplification des formes n’empêche jamais l’empathie.

Julien Damien
Informations
Roubaix, La Piscine
14.03.2020>31.05.2020mar > jeu : 11h-18h ven : 11h-20h • sam & dim : 13h-18h, 11/9€ (gratuit -18 ans)
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