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La clef des champs

Photo François Bégaudeau © Francesca Mantovani / Éd. Gallimard

On connaît l’homme de lettres (Entre les murs en 2006, Histoire de ta bêtise en 2019), un peu moins celui de cinéma. Pourtant, François Bégaudeau tourne des films depuis le début des années 2000. Avec Autonomes, l’écrivain et réalisateur envisage la question de l’autonomie à travers une multiplicité de pratiques, d’expériences ou de croyances. Réalisé avec autant de soin que d’humour, ce documentaire suit des agriculteurs, mais aussi des sourciers ou des guérisseurs en Mayenne. Il accueille ainsi, sans les figer, des élans de vie. Rencontre.

Comment ce film est-il né ? Sous l’impulsion d’Atmosphères Production, une association située en Mayenne, j’ai réalisé un documentaire dans ce département en 2016, N’importe qui. À l’occasion de ce tournage j’ai rencontré des gens ou observé des pratiques : agricoles, de soin ou dites “spirituelles”. J’ai eu envie de les filmer et de les regrouper autour de la belle notion d’autonomie. Le pari est ici de faire tenir tout ça ensemble.

Qui sont ces “autonomes” dont vous dressez le portrait ? J’essaie de proposer une sorte de panoplie hétérogène de cette question. Le film fait donc cohabiter des jeunes agriculteurs organisés en collectif recherchant l’autonomie économique, mais aussi des guérisseurs, des sourciers, l’animatrice d’un café alternatif en pleine campagne ou un “homme des bois”, qui a choisi la sécession et donne un fil rouge au récit.

Comment définiriez-vous leur autonomie et quelles formes prend-elle ? Le film apporte quelques éléments de réponse concrets. Il s’agit toujours, pour les uns et les autres, de développer un mode de vie et d’échanges en rupture avec le monde marchand. Ce qui évidemment ne va pas sans difficultés, et suppose un réseau parallèle d’échanges et d’entraide. L’autonomie est alors un horizon, jamais vraiment atteint. On ne se soustrait pas du jour au lendemain de toutes les dépendances fâcheuses…

Pourquoi ces personnes ont-elles fait ce choix ? Le film ne creuse pas beaucoup cet aspect-là, car je voulais préserver une sorte de mystère. Je m’intéresse moins aux causes qu’aux effets : le “comment” de l’autonomie et non le “pourquoi”. D’ailleurs on connaît ces raisons, et certains livrent volontiers des pistes : l’intolérance au monde numérisé, l’envie de déconnexion, le constat d’un déficit de bonheur dans la société de consommation. Citons aussi la puissance inspirante des mouvements politiques du début des années 2010. L’un des personnages parle ainsi d’une conférence des leaders de Podemos comme d’un déclenchement. Pour le reste, je laisse le spectateur imaginer.
© Urban Distribution

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Ce mode de vie rencontre-t-il un certain engouement ? Chacun peut le constater autour de lui. Le mouvement est minoritaire mais significatif. Il s’élargit car l’impasse écologique du capitalisme est désormais patente. Face à cette misère morale, de plus en plus de gens, plus ou moins contraints et forcés, imaginent d’autres formes de vie. À rebours du cycle infernal production-consommation. Ça tombe bien car dans le champ de l’autonomie, le nombre fait la force. Ce n’est pas l’isolement, au contraire.

Que traduit-il de notre société actuelle ? Sa misère morale. Son déficit vital.

La Mayenne serait-elle plus propice à ce désir d’autonomie ? Une région enclavée et encore relativement préservée constitue le terrain idéal pour de nouvelles expérimentations, notamment agricoles, comme par ailleurs l’Ardèche, la Lozère… Il faut de la place et une certaine paix. La Mayenne, département de faible densité et qui n’intéresse pas beaucoup les prédateurs, offre tout ça.

© Urban Distribution

© Urban Distribution

Quels furent vos partis-pris de réalisateur ? Consacrer à chacun une séquence entière, sans les entremêler dans un ensemble confus. Et surtout ne pas tout expliquer (le film comporte assez peu d’entretiens). Il s’agit de préserver une certaine opacité, et donc la belle étrangeté de tous ces gens.

Vous publiez également, avec le Collectif Othon, une analyse sociogéographique : A Valenciennes. Pouvez-vous nous en dire plus ? Le collectif Othon a une fibre documentaire. Certains de ses films ont bien circulé en marge du marché du cinéma. Ensemble, nous nous sommes penchés sur la démocratie locale à Montreuil, sur une “ville nouvelle” (Cergy) ou les questions d’aménagement du territoire dans le Saumurois. Dans cet élan, nous avons eu envie d’un livre qui porterait sur une ville.

Pourquoi Valenciennes ? Pour des raisons contingentes, mais aussi parce que ce format de ville (40 000 habitants) nous paraissait le bon.

Comment avez-vous travaillé ? Chacun des rédacteurs a passé une semaine dans le Valenciennois (avec quelques sauts dans les zones post-minières qui l’entourent) et en a tiré un ou plusieurs textes. Nous avons distribué les sujets en fonction des observations et des envies de chacun.

Quel but poursuivez-vous ? Ce qui nous intéresse politiquement et littérairement (certains d’entre nous publient des romans), c’est de restituer la ville telle que nous l’avons vécue, mais surtout le point de vue des habitants : un flic, un opticien, un jeune couple de restaurateurs bobos, une coiffeuse, un chômeur, un SDF sans papier, un homosexuel, un adolescent… On peut aussi se poser dans un lieu précis : une boutique, un monument, une station de tram, la “serre numérique”. Il en résulte une sorte de portrait kaléidoscopique d’une ville, et beaucoup de matière pour penser l’état réel du pays, en tout cas de cette France-là, à l’écart des grands pôles urbains.

Propos recueillis par Raphaël Nieuwjaer

Autonomes

De François Bégaudeau. Sortie le 23.09

À lire / À Valenciennes, Collectif Othon (Au Diable Vauvert), 248 p., 17€, audiable.com (sortie le 09.04)


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