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Le rade se rebiffe

© Joséphine Rioli

Benjamin Tranié s’est révélé dans le rôle du beauf sur Radio Nova, où ses saillies graveleuses pliaient en deux Yassine Belattar (son « p’tit cubi de Boulaouane ») et des milliers d’auditeurs. Pour son premier spectacle, il délaisse la coupe mulet et les t-shirts sales, mais jongle toujours avec les casquettes. Dans Le Dernier relais, ce comédien originaire de Seine-et-Marne incarne une flopée de personnages borderline. Du pilier de bar à la prostituée de parking, chacun raconte les dernières heures d’un vieux rade à coups d’aphorismes dignes de Michel Audiard ou des Deschiens. Âmes sensibles…

Comment êtes-vous devenu humoriste ? Je bossais dans la pub et me produisais en parallèle sur des petites scènes à Paris. Un jour, Yassine Belattar se trouvait dans la salle. À l’époque, il montait La Grosse Emission sur Comédie +. Personne ne l’a jamais regardée (rires), mais ça reste la meilleure école de ma vie. J’étais payé en plus, ce qui m’a permis de lâcher mon boulot ! Deux ans plus tard Yassine m’a proposé d’écrire des chroniques pour Radio Nova, c’est à ce moment-là que tout a vraiment commencé.

Oui, dans l’émission Les 30 Glorieuses en incarnant un beauf. Pourquoi ce personnage ? Parce qu’il n’a pas de filtre. Il se fout de l’opinion des autres. Et puis ça m’amusait de balancer des horreurs affublé d’une nuque longue sur Nova, la “radio-bobo”, c’était un parfait contrepied. Pour TPMP, je serais venu habillé en costard-cravate avec de petites lunettes.

Ce beauf est-il inspiré d’un personnage réel ? J’ai grandi à Coulommiers mais je vais vous décevoir : il n’y a pas beaucoup de gens comme ça là-bas (rires). Ce personnage me fascine depuis toujours. Pour mes 18 ans, mes parents avaient même organisé une fête surprise où tout le monde s’était déguisé en beauf ! On m’avait offert une paire de tiags et deux places pour Patrick Sébastien.

Comment composez-vous avec ce rôle aussi outrancier, à l’heure où les susceptibilités sont à fleur de peau ? Au début j’écrivais juste pour faire marrer mes potes. C’est drôle parce que dans la vraie vie je suis plutôt réservé. Avec le beauf, je m’offre des libertés parce que c’est un personnage. J’aurais des difficultés à dire les mêmes choses sans une panoplie. On pardonne tout à un mec en marcel et aux cheveux un peu crades…

Vous devez avoir une belle collection de casquettes et de t-shirts aujourd’hui… Oui, on m’en envoyait tous les jours à Nova ! Des pulls “Tropicole”, “Suze”, etc. Des mecs qui avaient créé leur marque m’ont offert un t-shirt où il est inscrit “Paris-Tokyo-New York… ” et pour la dernière destination vous écrivez ce que vous voulez. Pour moi, Coulommiers ! C’est mon t-shirt préféré.

Que raconte votre spectacle ? C’est l’histoire d’un restaurant routier, Le Dernier relais, qui a été racheté par Burger King. On vit donc ses ultimes heures avec les habitués ou ceux qui le découvrent.

Pourquoi ce sujet ? Je ne voulais pas m’enfermer dans le rôle du beauf. J’adore jongler avec les personnages et ce spectacle me permet d’en incarner une douzaine.

Qui croise-t-on ici ? Il y a le commercial qui rachète le lieu, un Parisien insupportable qui n’a jamais traversé le périph’. On trouve aussi le patron du bar, une vieille prostituée, un pilier de comptoir, un zadiste qui se bat contre cette fermeture… Au final, c’est une vraie pièce de théâtre où je joue tous les rôles !

© Joséphine Rivoli

© Joséphine Rivoli

Quelle distance observez-vous avec ces personnages ? La frontière est mince entre l’empathie et la moquerie… Je me suis fixé une limite : il ne faut pas que les gens se sentent insultés. Je viens de Nova en plus, j’ai une étiquette… Mais j’ai écrit avec sincérité en surjouant la réalité. Mes personnages sont hauts en couleur, et si vous trouvez qu’ils ressemblent un peu aux gars du troquet du coin, il faut s’alarmer (rires).

Vous avez soigné le décor, n’est-ce pas ? Oui, à Lille j’en aurai même un nouveau, plus grand ! Sur scène il y a un vrai bar, une enseigne lumineuse, des pubs Suze ou Ricard… Contrairement à la majorité des humoristes, j’ai préféré rôder le spectacle à Paris pour en présenter une version bien ficelée en tournée. Je ne me voyais pas débarquer en province avec un truc inachevé.

Pourquoi vous intéressez-vous au relais routier ? Je cherchais un lieu de passage où toutes les catégories sociales se croisent. J’ai d’abord pensé à un wagon-bar, mais ce lieu n’était pas assez joli, contrairement au restauroute. D’ailleurs il y en a de moins en moins…

Vouliez-vous mettre en lumière ce petit monde en voie d’extinction ? Oui, même s’il n’y a aucun aspect moralisateur ici, je ne suis pas un humoriste engagé. Mais ces relais font partie de notre histoire et sont importants. Ce sont les derniers lieux de vie dans les petites villes situées en bord de nationale, là où les gens se retrouvent. Il ne faudrait pas qu’ils disparaissent… D’ailleurs, j’ai lu qu’Edouard Philippe allait libérer l’attribution de licences IV dans les campagnes, annonçant plus de 10 000 nouveaux bistrots. Au-delà du problème de l’alcoolisme, c’est une bonne nouvelle !

Pourquoi ne faites-vous pas de stand-up, comme tout le monde… J’ai toujours adoré le théâtre. J’ai joué dans une pièce qui s’appelle Ben Hur, la parodie d’Hugues Duquesne. J’incarnais 13 ou 14 personnages, et ça me plaisait vachement, un vrai déclic ! Le stand-up est un art plus technique, en tout cas pour moi.

Comment définiriez- vous votre humour ? Je dirais graveleux… en tout cas un peu trash et saupoudré d’humour noir. Je lâche beaucoup de blagues en dessous de la ceinture, mais j’avais à cœur pour ce spectacle, comme dans mes chroniques, d’écrire des métaphores filées pour parler de l’anatomie – un peu à la façon de Kaaris. En gros, je n’appelle pas une bite une bite ! Je préfère donner une image, et c’est là où je me démarque, touchant un public populaire comme les journalistes de Télérama (rires).

Il paraît que vous étiez fan des petites annonces d’Elie Semoun… Oui, pour son talent d’incarnation. Il avait l’air de bien s’amuser avec ses perruques et accessoires. J’ai aussi adoré les Inconnus. Par contre aujourd’hui, à l’ère du stand-up, c’est difficile de défendre le sketch-à- sketch sur scène, mais c’est encore possible. Jérôme Commandeur mêle par exemple très bien one-man-show et stand-up dans Tout en douceur, comme Laurent Lafitte. Ces mecs-là m’inspirent beaucoup.

Quels sont vos projets ? Je joue dans En Passant pécho prévu sur Netflix en fin d’année. C’est l’adaptation en film d’une série sur YouTube. J’incarne une sorte de victime qui se prend pour une caillera, aux antipodes de mon personnage de beauf… c’est génial !

Propos recueillis par Julien Damien
Informations
Lille, Le Splendid
17.12.202020h, 25€
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