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Plaques tournantes

Photos © Noms peut-être !

Rue Jane Austen, boulevard Virginia Woolf, place Alice Guy… Inutile de chercher ces adresses à Bruxelles, ou dans la plupart des villes belges ou françaises, elles n’existent pas. Pourtant, ces femmes sont bien réelles et n’ont pas grand-chose à envier à Baudelaire ou Victor Hugo, dont on ne compte plus les rues portant leur nom. Dans la capitale européenne, Noms peut-être ! rebaptise les avenues, squares ou venelles en exaltant de grandes figures féminines. Ce collectif, ou plutôt cette “collective”, lutte ainsi contre l’invisibilité de la moitié de l’espèce humaine dans l’espace public. Entretien avec Camille Wernaers, une activiste loin d’être à côté de la plaque.

Quand votre collective est-elle née ? En 2017, d’un triste constat. A Bruxelles, moins de 4 % des rues portent un nom féminin*. En Wallonie c’est pire : 2 % ! Cette injustice résonne avec d’autres fléaux, comme le harcèlement. La rue demeure donc un espace masculin. C’est d’autant plus dérangeant que ces “grands hommes” sont parfois honorés pour des faits horribles…

Que voulez-vous dire ? Léopold II** fut par exemple à l’origine de massacres au Congo. Il bénéficie néanmoins de boulevards à son nom. Au-delà de la question du genre, il est problématique d’inscrire ces gens dans la mémoire collective. A contrario, nous avons l’impression que les femmes n’ont rien réalisé ! Bruxelles et toutes les villes du monde regorgent pourtant de destins remarquables : architectes, artistes, politiques… mais c’est comme si elles n’existaient pas.

Photos © Noms peut-être !

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Quel est votre objectif ? Se réapproprier notre histoire. Moi-même je suis journaliste. A l’université, on m’a abreuvée de légendes du métier… tous des mecs ! En réalité, de nombreuses femmes ont marqué cette profession. Nellie Bly fut une pionnière du journalisme d’investigation. A la fin du XIXe siècle, elle a simulé la démence pour enquêter dans un asile. Ses révélations ont changé à jamais la psychiatrie américaine. Je ne l’ai découverte qu’en 2018 à la faveur de mon adhésion à Noms peut-être !. C’est la même chose dans les filières scientifiques… Toute notre éducation est à revoir.

Quelles actions menez-vous ? Nous publions d’abord la biographie, sur notre site, de femmes remarquables et oubliées. Puis nous rebaptisons nos rues avec ces noms. C’est un acte de désobéissance féministe.

Concrètement, comment vous y prenez-vous ? Nous copions le modèle de la plaque originale, puis collons la nôtre en dessous avec de la Patafix, pour éviter les dégradations et ne pas gêner les gens à la recherche d’une adresse. Chaque nom est assorti d’une petite bio, car ces femmes sont souvent inconnues. Nous agissons la nuit, en petit comité et de manière illégale. C’est de l’affichage sauvage, certes, mais on ne demandera jamais l’autorisation à personne. On passe notre temps à le faire pour exister…

Photos © Noms peut-être !

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Avez-vous des exemples de réhabilitation ? Pour le symbole, citons Gisèle Halimi, une avocate et militante féministe franco-tunisienne. Elle a signé en 1971 le manifeste des 343 salopes, déclarant avoir eu recours à l’avortement ou réclamé sa légalisation. On honore aussi Maya Angelou, poétesse et militante américaine, liée au mouvement des droits civiques. Naturellement, nos héroïnes ne sont pas toutes blanches, valides ou hétéros car on défend la diversité au maximum.

Pourquoi nos rues portent-elles majoritairement des noms masculins ? D’abord parce que les hommes se sont accaparés le pouvoir, financier ou politique. Il y a eu aussi un effacement délibéré du nom des femmes, notamment en sciences. On appelle cela “l’effet Matilda”***, soit la minimisation de la contribution des femmes à la recherche scientifique.

Qui, par exemple ? Rosalind Franklin, physico-chimiste britannique. Peu de gens la connaissent, pourtant son action a été déterminante dans la découverte de la structure de l’ADN en double hélice. Son travail a été déprécié et ce sont ses collègues, Watson et Crick, qui se sont attribués cette trouvaille, obtenant le prix Nobel de médecine.

Suite à vos actions, avez-vous constaté des changements ? Oui, et c’est la deuxième partie de notre projet, qui consiste en un travail de lobbying auprès des politiques. Lorsque nous rebaptisons les rues d’une ville, nous demandons à être reçues. Récemment, le bourgmestre de Saint-Gilles a réagi à notre sollicitation, et dorénavant une place de la commune se nomme Marie Janson. On l’avait déjà qualifiée ainsi en 2007, mais il n’y avait pas eu de plaque ! Tout le monde l’appelait “le carré de Moscou”. L’erreur a été réparée. Cette figure politique belge, la première femme à entrer au Sénat, a donc été réhabilitée.

Comment dénichez-vous ces femmes remarquables ? Nous valorisons autant les figures disparues que vivantes. Pour cela nous épluchons l’actualité. Ainsi, nous avons retenu Carola Rackete, cette capitaine de navire sauvant des migrants en mer. Pour les pionnières, nous effectuons des recherches dans les livres voire des BD, comme Les Culottées de Pénélope Bagieu. On lance aussi des appels sur Facebook, récupérant des dizaines de propositions.

Vous organisez aussi des balades féministes, n’est-ce pas ? Oui, nous invitons des groupes à se promener dans Bruxelles, à la découverte de lieux où les femmes ont réalisé des choses importantes. On porte un regard critique sur notre espace public. Regardez la statue du Roi Albert 1er, au Mont des Arts, énorme sur son cheval dans une posture conquérante. Eh bien juste en face, dans une petite rue, on trouve une représentation de son épouse, la reine Elisabeth, minuscule et dans une position repliée, tournant le dos à la ville pour mieux admirer son mari… C’est très symptomatique. Cette dame fut infirmière durant la Première Guerre mondiale. Elle est réduite au cliché de la femme qui prend soin de son homme. Cette histoire dit beaucoup sur les stéréotypes de genres.

Combien de rues mériteraient d’être rebaptisées en Belgique ? Renommer une rue reste difficile. Les entreprises, magasins ou plus simplement les gens doivent conserver leur adresse ! Par contre, nous demandons aux politiques que chaque nouvelle rue ou nouveau bâtiment (un lieu culturel ou sportif, un square…) porte un nom de femme, jusqu’à atteindre la parité. Cela prendra des années, mais le féminisme est un combat sur le long terme.

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* Plus précisément 3,8%, contre 25,6% pour les hommes, selon un enquête publiée par le journal Le Soir en mars 2017.

** Roi des Belges de 1865 à 1909.

*** Théorisé au début des années 1980 par l’historienne des sciences Margaret Rossiter, en hommage à la militante féministe Matilda Joslyn Gage.

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Propos recueillis par Julien Damien
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