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L'épreuve de vérité

Annette Messager © Gautier Deblonde

Depuis 2004, Gautier Deblonde poursuit une démarche aussi originale que fascinante : dresser le portrait d’artistes en photographiant leur atelier. Ancien correspondant à Londres pour la presse française ou britannique, ce Nordiste a ainsi parcouru le monde pour saisir les peintres, plasticiens ou sculpteurs dans leur intimité… mais sans eux. Son tableau de chasse affiche des noms comme Jeff Koons, Annette Messager, Anish Kapoor, Pierre Soulages… En résulte un livre, Atelier, révélant des images à la croisée de l’art et du documentaire, et autant de lieux magiques où naît la création.

Comment êtes-vous devenu photographe ? Mon père a beaucoup voyagé pour son métier d’ingénieur et emportait toujours un appareil photo avec lui. C’était un amateur éclairé, il avait même monté son petit labo à la maison, à Neuville-en Ferrain. Ma passion vient sans doute de là. J’ai donc quitté le système scolaire classique pour étudier à Saint-Luc, à Tournai (ndlr : Ecole Supérieure des Arts). Ensuite, j’ai vécu quinze ans à Londres (1991-2006), devenant correspondant pour Libé, Le Monde ou The Guardian. Je me suis spécialisé dans le portrait et le reportage, en particulier dans le domaine culturel.

Comment cette série sur les ateliers est-elle née ? Durant mes études, j’étais fasciné par les images de Matisse par Cartier-Bresson, de Picasso par Brassaï… Je les trouvais très “romantiques”. J’ai toujours envisagé la photographie comme un passeport pour percer un milieu. Spécialisé dans le domaine culturel, j’ai ainsi rencontré beaucoup d’artistes. Mais en 2004 j’avais l’impression de tourner en rond en tant que portraitiste. Photographier leurs ateliers m’a permis de brosser des portraits originaux. Certes, les créateurs n’apparaissent pas à l’image, mais leur présence est manifeste.

Vous souvenez-vous du premier cliché de cette série ? J’ai d’abord reçu une commande pour photographier le nouvel atelier du sculpteur Antony Gormley, au nord de Londres. A l’époque, je travaillais en moyen format et n’étais pas convaincu du résultat, car le lieu était énorme. Mon agent m’a alors suggéré d’employer un objectif panoramique, normalement réservé aux paysages extérieurs – celui-là même dont se servait Josef Koudelka. J’ai donc rappelé Antony pour renouveler l’opération. Il m’a demandé de passer en fin de matinée, n’ayant plus le temps de me recevoir. L’atelier était donc vide. Cette première photo trahit vraiment une présence. J’ai l’impression d’y voir Antony, alors qu’il n’est pas là…

Antony Gormley, 2004 © Gautier Deblonde

Antony Gormley, 2004 © Gautier Deblonde

Votre protocole si particulier est donc le fruit du hasard ? Oui. Après cet épisode, j’ai décidé de réaliser toute la série de cette manière. Dans un atelier inoccupé et à l’heure du déjeuner, soit un moment de pause où tout est encore en place. C’est une parenthèse dans la journée, un temps suspendu.

Comment vous accueille-t-on sur place ? Mes interlocuteurs comprennent vite ce que j’attends. Le plus compliqué est d’instaurer une relation de confiance. Ensuite, ils me laissent seul et je m’accapare leur espace… Au final, j’ai contacté plus de 200 artistes, visité 130 ateliers et il y a 69 photos dans le livre, une par lieu.

Concrètement, comment procédez-vous ? Je place toujours mon appareil à une hauteur d’un mètre cinquante et use d’un temps de pose assez long, jusqu’à trois minutes. Ce format panoramique révèle des paysages intérieurs, intimes. J’impose également un point de vue, une certaine distance. Je ne souhaite pas trop m’approcher, pour ménager un certain mystère. Je suis curieux, mais n’ouvre pas non plus les tiroirs…

Georg Baselitz, 2008

Georg Baselitz, 2008

S’agit-il de découvrir les secrets de ces artistes ? Un peu, mais ils aiment garder le contrôle. Ce sont aussi de grands menteurs (rires). Admirer leurs œuvres dans des musées reste fascinant, mais elles sont toujours encadrées sur des murs blancs, des décors cliniques. J’avais envie de remonter à la source : là où elles naissent. De découvrir, non pas une recette, mais des indices, les coulisses. L’atelier demeure un lieu de spectacle, avec une lumière, une ambiance, des traces… Tout cela raconte une histoire.

Que disent ces ateliers de leurs occupants ? A nous de l’interpréter. Ces clichés traduisent leurs obsessions. Leur personnalité règne dans ces espaces uniques. Mes images oscillent entre le documentaire, renseignant sur un lieu de création, le portrait ou une œuvre à part entière.

Par exemple ? J’aime beaucoup cette photo de l’atelier de Damien Hirst. On y retrouve ses fameux crânes humains, ses peintures de boîtes de médicaments ou cette photographie prise durant la seconde guerre en Irak. Celle-ci montre un homme sortant des décombres, couvert d’une poussière grisâtre. On dirait une sculpture, la momification d’un moment dramatique de l’Histoire. Ma photographie illustre la boulimie d’un artiste récupérant toutes sortes de codes et d’images, son côté warholien.

Damien Hirst, 2005  © Gautier Deblonde

Damien Hirst, 2005 © Gautier Deblonde

Comment avez-vous choisi les modèles ? J’ai dressé deux listes : celle des gens qui me fascinaient comme Ellsworth Kelly, Jasper Johns ou Christian Boltanski… Puis une seconde répertoriant des créateurs très en vue comme Jeff Koons ou Takashi Murakami. Bref, ces enfants terribles de l’art contemporain.

Comment les avez-vous approchés ? Installé depuis une dizaine d’années à Londres, j’ai commencé avec les Anglais que je connaissais, avant d’écrire à tout le monde à l’étranger. Puis, au cours d’un premier voyage à New York, j’ai eu la chance de rencontrer Nan Goldin, Jeff Koons, Ellsworth Kelly et Jasper Johns durant la même semaine ! Une fois que vous avez ces noms-là dans la boîte, les portes s’ouvrent…

Nan Goldin © Gautier Deblonde

Nan Goldin © Gautier Deblonde

Quels sont vos souvenirs les plus marquants ? Je n’oublierai jamais cet instant passé avec Nan Goldin. Je suis arrivé chez elle à New York en début d’après-midi, soit un horaire en dehors de mon protocole. C’était un choix de sa part, que je ne pouvais refuser… Nous étions en hiver, la lumière est vite tombée, nous avons donc allumé les lampes. En m’accueillant, elle m’a dit “faites attention, beaucoup de gens sont morts ici”, puis elle est partie !

A quoi ressemble son atelier ? C’était plutôt un loft. Beaucoup de ses photos et fêtes connues de par le monde ont été réalisées ici, depuis les années 1970, dans ce quartier à l’époque malfamé. Il y a juste cette chambre, ce lit, la guirlande au-dessus… Je ne m’attendais donc pas à grand-chose. Puis lorsque j’ai vu mes clichés, nimbés de cette lumière jaune, j’ai eu l’impression d’avoir participé à une fin de soirée de Nan Goldin. Elle m’avait amené dans son monde sans que je m’en rende compte.

Propos recueillis par Julien Damien

A lire / Atelier (Steidl Verlag, 2014), 168 p., 88 €, gautierdeblonde.com

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