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Ligne de partage

© Mars Films

Algérie, 1960. Vétéran d’Indochine, le colonel Breitner est sommé de rapatrier le corps d’un colonel français disparu dans la poudrière des Aurès Nemencha, en pleine guerre d’Algérie. Accompagné de soldats aux motivations diverses, il s’embarque dans une mission absurde et dangereuse… Scénariste d’Un Prophète (de Jacques Audiard), Mesrine (Jean-François Richet) ou de la série Braquo, Abdel Raouf Dafri réalise ici son premier film. Qu’un sang impur… traite de la guerre d’indépendance algérienne, un sujet qu’il portait depuis longtemps. Loin des habituels documentaires à charge (ou à décharge), le gamin de Wattignies (Nord de la France) s’intéresse à la psychologie des hommes en temps de guerre.

Vous avez écrit le scénario de Braquo, Mesrine, Un Prophète. D’où vous vient cet attrait pour les personnages excessifs, les gangsters ? J’ai grandi avec un cinéma de genre que certains snobs méprisent, notamment les westerns et les polars. J’ai aussi connu la pauvreté, entouré de potes voyous avec lesquels j’ai appris à me battre, au sens propre et figuré. Je parle donc de ce que je connais, comme le suggèrent Martin Scorsese et Paul Schrader (ndlr : le scénariste de Taxi Driver). Et j’ai toujours été entouré de personnages forts, rugueux, comme mon père.

N’avez-vous jamais eu envie de les imiter ? Ils m’attiraient mais pour autant, je ne suis pas devenu comme eux (rires). Un certain discours prétend que, si l’on regarde trop de films ou qu’on joue à des jeux vidéo violents, on le devient soi-même. Je me suis tapé plus de 400 westerns et n’ai jamais eu envie d’acheter un cheval (rires). Les gens fragiles peuvent se fabriquer une autorité. Mais même sans figure pour légitimer leurs actes, ils seraient passés à l’action. Mes potes les plus violents sont ceux qui allaient le moins au ciné.

Comment ce film est-il né ? Après avoir focalisé sur la prison d’Un prophète et la cavale de Mesrine, j’ai piloté les flics ripoux de Braquo. Mais j’ai toujours voulu aborder ce sujet tabou qu’est la guerre d’Algérie. Pas de manière pontifiante, pour donner des leçons, mais à travers une vraie fiction, comme le font si bien les Américains avec Voyage au bout de l’enfer ou Apocalypse Now. Je ne crois pas que le cinéma “caméra à l’épaule” fonctionne avec ce genre de thème. J’adore le cinémascope, et c’est ce que je voulais pour mon premier film. Cela ne m’empêche pas d’exprimer un point de vue.

Pourquoi avoir choisi une approche si spectaculaire ? Parce j’aime être diverti dans une salle. Si je veux apprendre quelque chose, j’ouvre un livre ! Selon Michael Cimino, « le cinéma n’est pas un art intellectuel mais émotionnel ».

Pourquoi revenez-vous sur la guerre d’Algérie ? L’histoire de mon pays est étroitement liée à celle de mes parents, je me sentais donc obligé de tourner ce film. Ce sujet a été majoritairement traité par des gens très à gauche, et donneurs de leçons. Je ne voulais servir aucune idéologie, je ne suis encarté nulle part. J’avais besoin de montrer et non de démontrer. Qu’on ressente la violence et la tension permanente sans recourir à des scènes ultraviolentes. Le tout soutenu par une belle image.

Quel est votre objectif ? Je propose un spectacle invitant à réfléchir, à ouvrir des livres. Il faut montrer à la jeunesse que la guerre d’Algérie a eu un impact sur nos deux sociétés.

Comment vous situez-vous en tant que réalisateur français né de parents algériens ? L’Algérie c’est le pays de mes parents. Je raconte l’histoire du mien, la France. Dans cette guerre, il n’y a ni bons, ni méchants, mais des salauds dans les deux camps. J’ai choisi celui du peuple algérien et des jeunes appelés français, envoyés là-bas sur un mensonge.

Comment cela ? Ils ont 19 ans à l’époque, la France est un pays de Cocagne. Il y a de l’argent, on s’amuse et on les envoie 27 mois en Algérie pour leur service. Ils découvrent alors l’horreur de la guerre sur place… J’ai beaucoup de compassion pour eux. On a sacrifié une génération de gamins pour mener une guerre sans les prévenir de ce qui les attendait.

Serait-ce pourquoi cette période demeure si floue ? Tout à fait ! Dans les deux camps on a honte d’avoir torturé, tué, violé. A la fin du conflit, De Gaulle a désarmé et abandonné les harkis sur place. Le FLN en a égorgé 80 000 en moins d’une semaine. Mitterrand n’a pas non plus été au rendez-vous de la décolonisation algérienne (ndlr : alors Garde des Sceaux). Il a accepté la décapitation de 45 Algériens. C’est aussi ça l’histoire de France, il faut la regarder en face. La guerre d’Algérie marque tout de même la naissance de la Ve République.

Quelle place accordez-vous à la réalité historique ? Le récit se déroule pendant l’année 1960, au pic du conflit. Peu importe de quel côté combattaient nos ancêtres, on est surpris par ce que chacun était capable de faire, toute cette violence. Dans mon film, ce sont les personnages qui témoignent de la réalité. Les émotions m’intéressent plus que les situations.

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Interrogez-vous aussi la notion d’identité française ? Sarkozy s’est penché sur “l’identité nationale”. On a pensé que c’était normal pour un mec de droite. Mais quand Hollande a ouvert le débat sur la déchéance de nationalité des binationaux, c’était encore plus honteux, surtout pour un homme de gauche. Il essentialisait des Français. Pour moi, être français ne se résume pas à un prénom, une religion ou une couleur de peau. Il s’agit d’aimer son pays, la république, y travailler, payer ses impôts et y bâtir sa vie. Paul Andreas Breitner, le personnage principal, est d’ailleurs joué par un acteur belge. C’est un petit clin d’œil…

Pourquoi ? Le soldat français le plus décoré du XXe siècle s’appelait Roger Vandenberghe. Son père était belge, sa mère juive espagnole déportée à Dachau. Il s’est engagé à 17 ans dans l’armée française pour en devenir le sous-officier le plus glorieux. Le général de Lattre de Tassigny dira même : « Donnez moi 100 Vanden et je gagne l’Indochine ». Il mourra à moins de 30 ans au combat, pour la France. Je pense que c’est ça, être français.

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Ne craignez-vous pas une récupération de votre film par certains ? Je l’ai écrit d’une telle manière qu’il serait impossible que des gens s’en emparent pour en faire un brandon de discorde. Il affirme tout en questionnant.

Quel accueil pensez-vous recevoir en Algérie ? Il n’y a quasiment plus de cinéma là-bas, mais je sais qu’il sera téléchargé. J’ai d’ailleurs conçu deux affiches. Une avec le drapeau français et le reflet du drapeau algérien dans les lunettes de soleil pour la France, et l’inverse pour l’Algérie. N’oublions pas non plus que le drapeau algérien a été imaginé par Émilie Busquant, une anarchiste française mariée à Messali Hadj, le patron du MNA (ndlr : Mouvement national algérien)…

Propos recueillis par Tanguy Croq

Qu’un sang impur…

D’ Abdel Raouf Dafri, avec Johan Heldenbergh, Linh-Dan Pham, Lyna Khoudri… En salle

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