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Nature humaine

©John DeAndrea Courtesy of Collection Adrian David Knokke Belgium

A Liège, La Boverie consacre une exposition à la sculpture hyperréaliste. Imitant le corps humain pour certaines à la perfection, ces œuvres issues du monde entier interrogent la représentation de notre enveloppe charnelle dans nos sociétés modernes. Comment a-t-elle évolué ? Quelles sont ses possibilités ? Benoît Remiche, fondateur de Tempora, l’agence organisatrice de cet événement, décrypte un courant artistique récent et fascinant.

Comment définir la sculpture hyperréaliste ? Le terme fut inventé par Isy Brachot, un galeriste belge très innovant, pour une exposition en 1973. Ce courant se développe aux États-Unis avec John de Andrea ou George Segal, qui en est certainement le fondateur avec ses monochromes en plâtre. Ce mouvement résulte d’une volonté de revenir au figuratif alors que la mode était à l’expressionnisme abstrait. Cette exposition montre qu’il n’y a pas vraiment de “famille” de l’hyperréalisme mais plutôt un courant de pensée dans lequel les artistes interrogent encore et toujours cette notion de réalité.

Pourquoi la sculpture hyperréaliste cherche-t-elle à imiter le réel ? En vérité, cette idée de vouloir saisir le réel est aussi vieille que l’histoire de l’art. Et plus on s’en approche, plus il a tendance à nous échapper. Aujourd’hui, cette exposition a du sens car elle fait écho à la question de la centralité du corps dans nos sociétés. Nous vivons un moment où jamais il n’a été aussi important. On interroge ici la manière dont on le donne à voir, le soigne, comment on le peaufine…

©Zharko Basheski Courtesy of the artist and Institute for Cultural Exchange, Tübingen

©Zharko Basheski Courtesy of the artist and Institute for Cultural Exchange, Tübingen

Quelles différences distinguent la sculpture hyperréaliste de la statuaire classique ? Ce sont les nouvelles techniques et matériaux, comme le silicone, qui marquent cette rupture. On atteint désormais un degré d’imitation bluffant. Pour autant, les grandes sculptures de la Renaissance restent des exemples exceptionnels de la représentation du corps humain.

S’agit-il aussi de montrer des réalités difformes ? Oui, nous présentons différents éléments sur cette thématique. Nous exposons des œuvres jouant sur les rapports d’échelle avec, par exemple, ce bébé surdimensionné de cinq mètres de long et d’un autre de large de l’Australien Ron Mueck, ou cette toute petite femme réalisée par Sam Jinks. Vous pouvez également admirer des pièces jouant sur les déformations, comme les corps humanoïdes de l’Australienne Patricia Piccinini, et notamment son nouveau-né avec un nez en forme de trompe.

© Ron Mueck Scottish National Gallery of Modern Art. Purchased with the assistance of the Art Fund 2007

© Ron Mueck Scottish National Gallery of Modern Art. Purchased with the assistance of the Art Fund 2007

Pourquoi sculpter des corps difformes ? Selon Marcel Duchamp, « c’est le regardeur qui fait l’œuvre ». Un bébé est supposé plutôt mignon, mais lorsque vous le sur-dimensionnez, doit-on parler de monstre ou d’être en devenir ? Ces œuvres nous renvoient à notre condition d’homme ou de femme. Et puis, jusqu’où peut-on repousser la frontière du réel ? Les artistes Glaser et Kunz ont ainsi créé Jonathan, une statue installée dans un fauteuil roulant, sur le visage de laquelle est projetée la vidéo d’une vraie personne douée de parole… Parviendra-t-on un jour à créer un robot qui serait l’égal de l’homme ? Je le pense.

©Tempora

©Tempora

C’est un art également lié a l’évolution des nouvelles technologies, n’est-ce pas ? En effet. La philosophie de l’art admet toutefois qu’il n’y a pas de progrès artistiques, seulement des progrès scientifiques et techniques. L’hyperréalisme n’est pas conditionné par les nouvelles technologies, les artistes ont à leur disposition des matériaux et choisissent d’utiliser les anciens ou les nouveaux.

Quelles sont les différentes sections de ce parcours ?  “Répliques Humaines” rassemble des œuvres imitant le réel au plus près, avec parfois des enjeux importants. Duane Hanson conçoit par exemple des sculptures d’ouvriers pour les faire « rentrer dans les musées ». La partie “Monochromes” présente des artistes s’écartant de ce que la technologie propose aujourd’hui, pour travailler des matériaux plus classiques, privilégiant la forme et les détails physiques. “Morceaux de corps” montre des fragments de corps auxquels on donne vie par diverses expériences. Le titre de la section “Jeux de taille” parle de lui-même. “Réalités Difformes” révèle des œuvres résultant d’une volonté de déformer le corps humain pour l’interroger. La section finale, “Frontières Mouvantes”, dévoile les toutes dernières créations dans le domaine, et vous devrez parfois interagir avec elles…

©Sam Jinks, Courtesy of the artist, Sullivan+Strumpf, Sydney and Institute for Cultural Exchange, Tübingen

©Sam Jinks, Courtesy of the artist, Sullivan+Strumpf, Sydney and Institute for Cultural Exchange, Tübingen

Sur quelle œuvre voudriez-vous attirer l’attention ? Difficile à dire, nous avons réuni une cinquantaine de pièces issues du monde entier. Néanmoins,Woman & Child de Sam Jinks, montrant une vielle dame portent un bébé, dégage une tendresse et une humanité saisissantes.

Que cherchez-vous à provoquer chez le spectateur ? Ces pièces interrogent non seulement notre rapport au corps, mais également l’histoire de l’art, traversée par cette question de la représentation de la réalité. Les spectateurs éprouvent un certain plaisir devant cette perfection technique, mais chacun trouve sa propre réponse aux questions posées par ces œuvres. C’est sans doute  là toute la magie et la beauté de cette exposition.

Propos recueillis par Tanguy Croq
Informations
Liège, La Boverie
22.11.2019>03.05.2020mar > ven : 9h30 > 18h, sam/dim : 10 > 18h, 15 > 6€ (gratuit -6ans)
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