Home Best of Interview Kamal Haussmann

French Connection

Lunatic, Pit Baccardi, Oxmo Puccino, X-Men… Autant de noms inscrits au panthéon du rap français. En arrière-plan on trouve le collectif Time Bomb, auquel ils ont tous appartenu. Kamal Haussmann y est entré à l’âge de 14 ans, dès sa fondation en 1995. L’ex “Jedi” au sein du groupe ATK (Avoue que tu kiffes) raconte cette histoire de l’intérieur, à travers ses yeux d’apprenti rappeur puis de producteur respecté. Des premiers freestyles sur les ondes de Générations à l’enregistrement de morceaux cultes comme Le Crime paie, l’ouvrage du Parisien dévoile les coulisses d’un mouvement révolutionnaire, l’âge d’or du hip-hop hexagonal. On rembobine…

Quel est le sujet de votre livre ? Time Bomb décrit tout simplement mon histoire. Celle d’un jeune Parisien né dans une famille pauvre mais cherchant à être heureux. En tant qu’adulte, je souhaite partager cette expérience assez originale.

Comment l’idée a-t-elle germé ? J’ai monté ma boîte d’édition musicale il y a quelques années, Haussmann & Miller. En studio, les artistes me demandaient régulièrement de leur raconter l’époque Time Bomb. On m’a alors suggéré d’écrire un bouquin. J’y pensais depuis l’âge de 20 ans mais j’ai longtemps trouvé ça prétentieux. J’étais aussi trop jeune, sans le bagage requis pour conduire l’exercice.

Pourquoi avoir choisi la forme autobiographique ? Je voulais mêler la petite histoire à la grande. En présentant celle des rappeurs de l’intérieur. On comprend mieux les enjeux en s’identifiant aux protagonistes et à leur parcours.

Pourquoi nourrissez-vous le récit de témoignages extérieurs ? Par souci d’objectivité. N’ayant pas la science infuse, je nourris le débats en croisant les points de vue. Histoire d’être au plus près de la vérité.

Comment avez-vous découvert le rap ? Quand j’étais au collège, un ami m’a prêté une cassette qui a changé ma vie : Paris sous les bombes de NTM. J’ai découvert un monde qui me correspondait complètement. A 12 ans, habité par un vif sentiment d’injustice, le rap répondait à toutes mes questions. C’est mon histoire d’amour la plus violente, je n’ai jamais connu de sensation aussi forte…

A quoi ressemblait le hip-hop en France à cette époque ? Il était quasi inexistant, à part quelques mecs comme NTM, IAM, Benny B, MC Solaar ou Assassin. Très vite, avec mes potes, on s’est identifiés à NTM. A la télé, on les présentait comme des phénomènes de foire. Puisque les journalistes ne les comprenaient pas, par extension ils ne nous comprenaient pas non plus… Le fossé était évident. Il n’est même plus question de musique là, mais de stigmatisation sociale.

Comment Time Bomb est-il né ? Grâce à DJ Sek et DJ Mars qui organisaient déjà des soirées à 17 ans avec les gars d’Assassin ou Jimmy Jay… Tous deux ont ensuite enregistré une compil’ pour annoncer leurs couleurs. Les X-Men sont ainsi sortis du lot avec J’attaque du mike, très avant-gardiste. Puis, ils ont créé ce fameux collectif : Time Bomb.

Pourquoi ce nom ? Mars et Sek l’ont trouvé en réunion. C’était supposé renvoyer à notre explosion à venir, dans le bon sens du terme. Comme vous le savez, c’est l’inverse qui s’est produit…

Qu’est-ce qui caractérise votre son ? Il s’inspirait directement du rap américain, de Boot Camp Clik au Wu-Tang en passant par Nas. On a voyagé plusieurs fois à New York, ce qui a donné lieu à des scènes mémorables (ndlr : notamment un concert émaillé de fusillades). On a décortiqué tout ce qu’ils produisaient : musique, paroles, attitudes… et on l’a importé en France.

Et sur le plan de l’écriture ? Gilles des X-Men revendiquait une discipline presque scolaire, une science de l’ordre de la poésie. Pit Baccardi (membre de Time Bomb) disait qu’on était « spécialistes en rapologie ». On exprimait un sentiment, mais en observant des règles précises. En planchant là-dessus, on savait qu’on était meilleurs que les autres.

Que représentait ce collectif pour vous ? Le rap nous a donné des armes pour affronter le monde extérieur. On adhérait à une culture, constituant notre identité et notre rapport à la société !

Comment avec-vous découvert Oxmo Puccino et Booba ? J’ai rencontré Booba en studio durant l’enregistrement de Time Bomb explose. Oxmo, c’était chez Gilles. Tous deux étaient très déterminés, d’un sérieux morbide. On ne pensait pas encore faire carrière tandis qu’eux voulaient devenir des stars. Leur succès est mérité. Ils ont une grande faculté d’adaptation, la définition même de l’intelligence.

Le concert de la Fnac des Ternes marque un tournant dans votre histoire. Pouvez-vous nous rappeler les faits ? Il faut recontextualiser (rires). On est à la fin des années 1990, le rap est à peine installé. On travaille surtout en studio ou en radio, sans contact direct avec le public. Marc, qui bossait pour la radio Générations, a décidé d’organiser un concert gratuit à la Fnac des Ternes, à proximité des Champs Elysées. On attendait 500 personnes mais au bout d’une heure, on en comptait déjà 2000. Forcément, le concert a été annulé de peur que ça parte en vrille. Sur place, les lascars ont pété les plombs et ont tout saccagé, pillé les disques. On avait déjà vu des concerts de rap qui finissaient en bagarre mais là, il n’y a même pas eu de concert, juste une émeute (rires). On est rentrés chez nous et on s’est dit que c’était le moment ou jamais de produire un album.

En tant que beatmaker, de quelles productions êtes-vous le plus fier ? Notre premier single c’était Toute la night de La Fouine, donc il a une valeur sentimentale. J’ai adoré produire Oklm de Booba et Nador de Kaaris.

Comment votre génération se distingue-t-elle de ses aînés ? Nos prédécesseurs puisaient dans la musique des 1980’s- 90’s, comme LL Cool J ou EPMD. De notre côté, on visait déjà plus le rap du nouveau millénaire avec Notorious Big, Capone-N-Noreaga. L’ordre naturel des choses, quoi.

A l’inverse, qu’avez-vous avez apporté aux jeunes générations ? Durant notre âge d’or, les gamins estimaient qu’on était imbattables en termes de rythmes, de rimes… bref, qu’on avait atteint le sommet. Heureusement, tout n’a pas été défriché sur le plan de la musicalité. Récemment encore Lomepal a amené des trucs nouveaux en termes de son, même si techniquement il demeure proche de Time Bomb !

On entend souvent dire que le rap était plus engagé et politique avant. Qu’en pensez-vous ? Je ne partage pas cet avis. Les problématiques qui traversent le rap actuel sont les mêmes : la précarité, la violence, la drogue, l’incompréhension… Un jeune comme Koba la D raconte des travers et des kifs partagés par toute une population. Il porte un vrai discours.

Comment définiriez-vous un bon rappeur ? Un bon rappeur ne joue pas de rôle. Un mec comme Orelsan est respecté parce qu’il est vrai. Quand il a dit « Regarde-moi dans les yeux tu comprendras qu’j’suis qu’une baltringue », il a choqué tous les voyous, mais ils se sont dit que c’était une caillera. Combine à ça le message et la technique, et c’est le succès garanti.

Quelles relations entretenez-vous avec les anciens membres ? On se respecte énormément. Oxmo m’a envoyé un SMS pour me féliciter, Booba a posté le livre dans sa story… On n’a pas besoin de se parler tous les jours pour savoir qu’on a partagé un vécu. On est tous fiers d’avoir appartenu cette aventure.

Qu’écoutez-vous en ce moment ? J’aime beaucoup Dosseh. Il vient de la même école, c’est le petit frère de Pit (Baccardi), son discours résonne en nous. J’écoute aussi Kery James, que j’ai toujours porté dans mon cœur. J’ai beaucoup bossé avec S. Pri Noir et on est les mêmes. Il a 10 ans de moins, mais on se comprend immédiatement. Côté ricain, je citerais Tory Lanez. Mon frère me tient au courant des sorties, mais ça devient compliqué de tout suivre (rires).

A la fin de Time Bomb, vous évoquez Reverse. De quoi parle ce prochain livre ? C’est un roman historique en deux tomes se déroulant de 1400 à nos jours. Je n’en dis pas plus…

Peut-on s’attendre à un retour en studio ? J’ai un projet avec mon frère, dont je ne peux pas parler pour l’instant, mais ça sera surprenant !


 

Sa playlist

Hans Zimmer – Now We Are Free (B.O. de Gladiator)

2Pac – Pain (B.O. d’Above The Rim)

Jay-Z – Can I Live

Ideal J feat Rohff et Demon One – L’Amour

Luciano Pavarotti – Nessun dorma

Propos recueillis par Tanguy Croq

A lire / Time Bomb de Kamal Haussmann (Albin Michel), 448 p., 22,50 €, albin-michel.fr

Articles similaires
En haut : Untitled, 1984
Acrylic paint on canvas, 298 x 365 cm
© Keith Haring Foundation