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Lignes de crête

Affiches Live Stiff Tour, 1977 © Barney Bubbles (designer) et Chris Gabrin (photographe)
© Photo : Mad Museum - Jenna Bascom

Né au milieu des années 1970 dans un monde malade, entre menace d’apocalypse (la Guerre froide) et crises économiques traitées avec un remède de cheval (Thatcher, Reagan), le punk fut une réponse aussi outrancière que spontanée. L’exposition présentée à l’ADAM de Bruxelles ne s’intéresse pas tant à la musique qu’au graphisme véhiculé par cette contre-culture. Affiches, pochettes de disques, fanzines… Punk Graphics. Too fast to live, too young to die dévoile des pièces rassemblées par Andrew Krivine, un collectionneur no future pour toujours !

Andrew Krivine est tombé dans la marmite punk ado, mais a toujours le droit d’y replonger. Comme nombre de gamins de son âge, ce New-Yorkais est happé par cette vague contestataire durant l’été 1976. Il a alors 16 ans et passe ses vacances chez son cousin John, à Londres, qui tient la boutique Boy, haut-lieu des contre-cultures (et concurrente de celle tenue par un certain Malcolm McLaren, sur King’s Road). C’est là qu’il entend The Clash pour la première fois. « Au début, je n’y comprenais rien, pour moi c’était juste du bruit, dit-il. Et puis dès la deuxième écoute, j’en suis tombé amoureux. C’était primitif, drôle, agressif… bref, scandaleux ».

Suivront sur sa platine les Sex Pistols, Elvis Costello puis tous les genres en ayant découlé, du post-punk à la new-wave. L’Américain est fasciné par cette musique mais aussi son aspect visuel, entre explosion de couleurs, provocation et messages engagés. Dès lors, il collectionne t-shirts, posters, pochettes de disques, badges, flyers… jusqu’à amasser près de 3 000 pièces ! Pour monter cette exposition, l’ADAM de Bruxelles en a sélectionné 500. « Franchement, je n’aurais jamais cru qu’en les collant dans ma chambre avec de la patafix elles finiraient dans un musée ! », rit ce banquier d’affaires.

Détournez, c’est gagné !

Présentée en 2018 au Museum of Arts and Design (MAD) de New York, c’est la première fois que cette exposition pose ses rangers en Europe. Découpée en sections thématiques, celle-ci ne s’intéresse pas à la musique punk, mais à son graphisme. Le maître mot, c’est évidemment la débrouille (ou “do it yourself”) et son corollaire, la liberté. « Face à ce mouvement, l’industrie musicale comprend qu’elle n’a plus le pouvoir, explique Andrew. Elle laisse donc les artistes concevoir eux-mêmes leurs affiches et pochettes ».

Joy,Division Unknown Pleasures LP Factory 1979 Pet

Joy,Division Unknown Pleasures LP Factory 1979 Pet

La technique est rudimentaire : de la colle et des ciseaux, à contre-courant de la vague informatique gagnant la profession. « Le collage demeure une spécificité de ce graphisme, précise Arnaud Bozzini, le directeur de l’ADAM. Le détournement d’images existantes devient aussi un marqueur ».  A l’instar de Jamie Reid, qui s’approprie le portrait officiel de la reine d’Angleterre pour lui coller un bandeau sur les yeux, flanqué d’un “God Save the Queen” avec une typographie digne d’une lettre de rançon. Dans une veine plus minimaliste, citons le visuel d’Unknown Pleasures créé par Peter Saville pour Joy Division, utilisant le diagramme des ondes sonores d’un pulsar… trouvé dans un manuel d’astronomie.

Vous avez un message

Ces graphistes sont libres, donc, irrévérencieux, mais pas déconnectés de l’histoire de l’art. Du surréalisme (ce poster “Poster” pour PIL) au pop-art, « ils revisitent les codes des courants antérieurs », précise Arnaud Bozzini. Le constructivisme russe surgit par exemple du lettrage minimaliste de Movement de New Order quand Barney Bubbles rend hommage à Mondrian pour annoncer une tournée d’Elvis Costello (qui pose avec une mitraillette dans la bouche, ça va de soi).

Elvis Costello, Armed Forces UK Tour, 1979 © Barney Bubbles Photo © Julien Damien

Elvis Costello, Armed Forces UK Tour, 1979 © Barney Bubbles
Photo © Julien Damien

Les punks épluchent également les magazines, les journaux, les livres, puisent dans la BD (en particulier ses onomatopées), le cinéma ou la pub. Ils réarrangent le tout avec une bonne dose de cynisme et d’ironie, évoquant par endroit les photomontages des dadaïstes, à l’image de Linder Sterling. Pour illustrer la pochette d’Orgasm Addict des Buzzcocks, elle remplace la tête d’une femme nue par un fer à repasser, dénonçant ainsi la domesticité féminine.

Car derrière le nihilisme apparent, la provoc et les couleurs criardes pointe aussi un engagement social et politique. « Les punks furent parmi les premiers à évoquer les questions de genre, l’orientation sexuelle, la lutte pour les droits civiques… ». Ils sont aussi antiracistes et antimilitaristes. Gee Vaucher le montre en créant pour le collectif Crass ce poster “Your Country Needs You” en 1981. Référence au slogan de propagande de la Première Guerre mondiale, il figure une main de soldat coupée et accrochée dans un fil barbelé. L’art de la paix, en somme.

 

Buzzcocks, Orgasm Addict, 1977 © Linder [Linda Sterling], Malcolm Garrett / DR

Buzzcocks, Orgasm Addict, 1977 © Linder [Linda Sterling], Malcolm Garrett / DR

Julien Damien
Informations
Bruxelles, ADAM - Brussels Design Museum
20.11.2019>26.04.2020tous les jours : 11 h-19 h, 8 > 5 € (gratuit - 6 ans)
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