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Serial vanneur

Pablo Mira © Aksel Varichon

Pablo Mira est un alchimiste. Il transforme la bêtise de ce bas monde en vannes en or massif. Révélé en 2012 avec Le Gorafi et ses infos parodiques, chroniqueur pour France Inter et Quotidien, où il s’amuse de la poésie des “haters”, cet ancien journaliste dit désormais “des choses contre de l’argent”, pour citer le titre de son one-man-show. Plutôt sales, les choses… Sur scène, il incarne un type un peu réac et franchement cynique, n’épargnant rien ni personne. Petit florilège : « Ce n’est pas aux hommes de réprimer leurs pulsions, c’est aux femmes de courir plus vite »« On n’a plus les moyens d’accueillir toute la misère du monde, la France n’est pas la mâchoire de Didier Deschamps »… Attention, satire à bout pourtant !

Quel est votre parcours ? J’ai d’abord suivi des études de sciences politiques avant d’être journaliste, travaillant sur des documentaires, des enquêtes… Comme j’en avais marre de rester sérieux, je jouais parallèlement dans des cafés-théâtres. Mais, je suis devenu un professionnel de la blague en 2012 avec Le Gorafi, fondé avec Sébastien Liébus. Petit à petit, on a commencé à vivre de ce site d’information parodique. J’y ai écrit à temps plein jusqu’en 2015 avant de déléguer pour me consacrer aux chroniques sur France Inter, à la télé et à ce spectacle.

Pouvez-vous nous rappeler le concept du Gorafi ? C’est une approche satirique de la politique, des enjeux sociétaux ou de la culture. On joue du décalage entre le fond débile, et la forme, très sérieuse.

Quels seraient vos meilleurs “articles” pour ce support ? Le portrait de Benoît, le fameux ami noir de tous les racistes, qu’ils citent systématiquement pour se dédouaner. Sinon, j’aime bien aussi ce titre : “Toulouse : il se fait abattre de 46 balles dans le corps pour avoir demandé un pain au chocolat”, et non une chocolatine comme on l’appelle dans le Sud-Ouest…

Comment avez-vous décidé de monter sur scène ? Cela m’a pris à 14 ans, devant un spectacle d’Elie Semoun en DVD. J’ai joué mes premiers spectacles à 22 ans mais c’était pesant, avec mon boulot de journaliste à côté… Désormais plus à l’aise grâce à la télé et la radio, j’ai relancé la machine en 2017.

De quoi parle votre spectacle ? J’incarne un personnage réactionnaire, stupide, inculte et très cynique. Il aborde une dizaine de thèmes comme la fiscalité, le sexisme, l’immigration… Il regarde évidemment d’un œil inquiet Greta Thunberg, il considère Zemmour comme un héraut de la liberté d’expression, juge le voile comme un danger absolu pour l’identité française…

Comment avez-vous créé ce personnage ? J’ai notamment observé les éditorialistes de RMC, BFM TV et d’autres chaînes d’info en continu, pour m’inspirer de leur posture, leur façon de s’exprimer. J’ai puisé des petits éléments chez chacun. En ce moment je suis fasciné par cette espèce de folie chez Pascal Praud sur CNews (rires). Il est en train d’amener, pas forcément pour le meilleur, quelque chose de nouveau dans la façon d’animer un débat à la télé.

Ne vous sentez-vous pas rattrapé par Eric Zemmour justement ? Évidemment, je présente les choses différemment, en poussant les raisonnements jusqu’à l’absurde. Mais c’est intéressant de parodier des gens comme ça. Avec lui, une toute petite accentuation suffit pour déclencher le rire.

Quels sont les sujets inspirants, en ce moment ? Depuis deux jours, il y a un pseudo débat qui me fait bien marrer : au regard des mouvements sociaux gagnant le Liban, l’Algérie ou Hong-Kong, assiste-t-on à une “giletjaunisation” du monde ? (rires). Je vais peut-être en faire un truc…

Vous devez rester très réactif pour nourrir votre spectacle, n’est-ce pas ? Oui, c’est essentiel de capter l’air du temps, même si c’est épuisant de bouffer de l’actu tous les jours. Les infos sont tellement anxiogènes, emplies de tension et d’agressivité… Le seul fait de l’ingurgiter est un peu pénible pour l’esprit. Malgré tout, je prends de plus en plus de plaisir à jouer ce spectacle. Au-delà du texte, depuis quelques mois, je cherche à faire marrer la salle par le jeu, le corps.

Il paraît que vous êtes un grand fan de South Park Carrément ! Depuis une semaine je me repasse deux épisodes par jour, examinant comment les auteurs bossent. Leur travail de satire est exceptionnel. Ils mettent en scène des débats dans l’air du temps pour confronter tous les points de vue absurdes. C’est toujours subtil, à l’image de ces constats à la fin de chaque épisode, sous forme de petite morale.

Vous avez aussi interviewé le cancer de Pierre Desproges… Etait-il une influence ? Pas du tout, mais en bossant sur ce format, pour la soirée “Génération Desproges” organisée par l’une de ses filles, j’ai réalisé que nos façons d’écrire étaient assez proches, dans le style ou les tournures de phrases. Pourtant, je ne connaissais pas tellement son œuvre.

Comment définir votre humour ? Il est un peu fou, absurde, satirique et surtout très écrit. Ça vient de l’école Gorafi, de l’écriture pure et dure t’apprenant à être drôle en peu de mots.

Vous vous intéressez aussi aux “haters” dans Quotidien. Pourquoi ? Parce que ces commentaires agressifs et surtout très stupides n’avaient jamais été exploités. Ces messages sont plus drôles si tu devines le personnage caché derrière… à chaque fois que j’interprète un commentaire, j’ai l’impression de livrer une petite annonce d’Elie (rires).

Un de ces “aphorismes” vous a-t-il marqué ? Un commentaire affligeant chasse l’autre dans ma mémoire, mais je me souviens bien, quand Notre-Dame de Paris a brulé, du très sobre “RIP la chatesdrale”, hommage laissant l’orthographe dans le même état que le toit du monument (rires).

Quels sont vos projets ? Entre la scène, la radio, la télé ou le web, je suis sur tous les fronts… Je vais essayer de ne pas mourir d’ici la fin de la saison !

Propos recueillis par Julien Damien
Informations
Lille, Théâtre Sébastopol

Site internet : http://www.theatre-sebastopol.fr/

08.01.202020h, 32€
Béthune, Théâtre de Béthune

Site internet : http://www.theatre-bethune.fr

10.01.202020h30, 22/18€
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