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Accords parfaits

Arthur H Photo Léonore Mercier

Rock-pop et pinard, l’accord parfait ? Il faut croire. Dans De la vigne aux platines, Fabien Korbendau et Christophe Mariat ont décanté 50 couples “album-vin”. Ces alliances ont ensuite été dégustées et traduites en mots ou images par quelques fines plumes, de Bertrand Belin à Gaëtan Roussel, en passant par Enki Bilal… En résulte une somme inédite de sens et de saveurs. Pas un livre de spécialiste ni d’œnologue, non. Plutôt une expérience synesthésique détonante, où les gammes se marient naturellement.

Pourquoi avez-vous associé musique et vin ? Né en 1968, je suis fan de rock et de pop depuis l’âge de dix ans. En réécoutant certains disques comme The Queen is Dead des Smiths ou Dolorès de Jean-Louis Murat, des évocations propres au vin me venaient en tête et en bouche : des textures, arômes, couleurs, gammes… Ça ne s’argumente pas, c’est un constat de l’ordre de la synesthésie. Un jour mon beau-frère, Christophe Mariat, et moi, avons réalisé que nous partagions cette passion, en buvant un Côtes-du-Roussillon sur L’Imprudence de Bashung. Ce fut l’album clé de notre démarche, sa complexité poétique a tout déclenché.

En quoi cette démarche consiste-t-elle ? Un peu à l’ancienne, nous apprécions un album dans son intégralité, sans piocher des morceaux ici ou là et sans rien faire d’autre. Pour nous un disque reste une œuvre globale comme un livre ou un film. Il s’agit de le déguster pour en redécouvrir sans cesse les subtilités, comme une bonne bouteille de vin ! Dans les deux cas, il y a une progression. Une écoute attentive provoque des sensations olfactives et gustatives.

En quoi la musique et le vin se marient-ils si bien ? Les termes habituellement associés au vin fonctionnent aussi avec la musique. Les deux offrent des gammes très riches, variées. Le vin possède ainsi son propre rythme : il y en a des lents, des rapides. C’est aussi une histoire de température : tantôt frais, chambrés… de même que certains styles musicaux sont glaçants comme la cold wave. Il existe des disques et des breuvages élégants, tels les vins de Vienne, propices à l’élévation spirituelle comme Treasure de Cocteau Twins. D’autres plus terreux, abrasifs, plus rock comme les albums de BRMC.

Comment avez-vous déterminé ces accords “œno-acoustiques” ? Dans un premier temps, nous en avons fixé 50, tel un Top 50 (rires) ! La première étape fut de sortir tous les albums de nos discothèques respectives. On a dû en réécouter un millier. L’association fonctionne bien avec la pop et le rock. Nous nous sommes d’ailleurs limités à ces deux esthétiques, même si ça marchait aussi avec le blues ou la soul, mais il a fallu restreindre notre sélection sinon on y serait encore ! Par contre, certains genres sont restés à quai, comme le rockabilly ou le punk, car trop primitifs, sauf rares exceptions comme London Calling des Clash, traversé de nuances reggae, jazz… mais c’est impossible avec les Sex Pistols.

On privilégierait plutôt la bière, dans ce cas… Oui (rires) ! Le rock est souvent associé à la bière, c’est une boisson de concerts. D’ailleurs, on ne sert jamais de bon vins dans les salles, c’est bien dommage.

Rien sur les Beatles ici ? Non, car certains classiques comme Sgt. Pepper se suffisent à eux-mêmes, ce sont des chefs-d’œuvre. Il s’agit aussi de ne pas se contenter des classiques pop et rock, pour découvrir des disques moins connus.

(c) David Meignan

(c) David Meignan

Comment avez-vous sélectionné les bouteilles ? Nous avons noté, façon “écriture automatique”, tous les termes nous venant à l’esprit en lien avec le vin : “fleuri”, “poivré”, “charnu”, mais aussi des notions de saison ou des adjectifs plus libres comme “baroque”, “volcanique”. Nous avons également sollicité des amis cavistes avant d’établir un lexique. A chaque album correspondaient plusieurs bouteilles. Il a ensuite fallu déguster tout ça pour trouver la bonne, avec des amis le week-end… Ça nous a pris trois ans !

Ensuite, vous avez choisi des goûteurs, n’est-ce pas ? Oui, nous avons proposé ces “couples” à des chanteurs, journalistes, dessinateurs ou même des amis, partageant notre passion pour les mots, la photo, la BD…. Nous avons offert à chacun d’eux la bouteille correspondante au disque qu’ils avaient choisi, en leur demandant de transcrire leur expérience d’écoute-dégustation à travers un texte ou un dessin.

Avez-vous des exemples à nous donner ? Le bouquin s’ouvre avec Have Guitar, Will Travel de Bo Diddley, par Pierre Mikaïloff. C’est le seul exemple de rockabilly, mais ce n’est pas un “rock blanc”, plutôt épicé, poivré… se prêtant parfaitement au Chinon rouge ! Citons aussi An Electric Storm de White Noise, album de 1969 choisi par Sylvain Vanot. C’est un ovni, les prémices de l’electro, qu’on a associé à un vin hallucinatoire, subversif : la Coudée d’or. Il est élaboré par des vignerons un peu barrés, inventeurs du concept de “cosmoculture”, plaçant les énergies telluriques au service de la vigne. J’aime également ce texte de Jean-Bernard Pouy sur les BRMC, très politiquement incorrect : l’histoire de deux médecins légistes goûtant le sang de cadavres, comme on dégusterait un pinard !

Gaëtan Roussel - The Velvet Underground & Nico x Tavel, Domaine de l’Anglore © Clarisse Fieurgant

Gaëtan Roussel – The Velvet Underground & Nico x Tavel, Domaine de l’Anglore © Clarisse Fieurgant

Certaines séances se sont mal terminées. Je pense à Rodolphe Burger et JC Menu durant l’écoute-dégustation de The Modern Dance de Pere Ubu sur du Cour-Cheverny… Oui, ils nous ont livré une transcription de leur soirée assez mémorable, durant laquelle ils ont pas mal expérimenté… C’était la veille du premier tour de la présidentielle. Rodolphe Burger voulait absolument obtenir une procuration au commissariat pour donner son vote… à trois heures du matin. Ça n’a pas été possible, les deux étant totalement avinés ! Pour les citer, ils ont honoré Ubu-roi.

Vous signez aussi quelques textes, dont celui sur Heavy Soul de Paul Weller… Oui, ce disque n’est pas fait pour être aimé lors des premières écoutes. Mais je vénère Paul Weller et à force de m’y replonger, il m’a ébloui et a inspiré un texte de rupture, sur la dernière soirée d’un couple, peut-être parce que Weller avait ici radicalement changé de style, plus mélancolique, complexe. Et puis, en me documentant, j’ai découvert qu’il avait écrit cet album en plein divorce ! Le Saint-Péray colle parfaitement à Heavy Soul. Il est élégant, velouté, à la fois gras et délicat, comme ce disque écrit avec flegme. British, quoi !

Vous associez aussi Station to Station de Bowie à un Riesling… Oui, le texte est de Philippe Auliac qui fut son photographe entre 1976 et 2003. Il m’a d’ailleurs avoué qu’à l’époque de l’enregistrement du disque, Bowie ne buvait quasiment que du Riesling ! Plus fort, et ça devient délirant : il avait jeté son dévolu sur celui de notre choix, issu du domaine Bott-Geyl ! Une coïncidence très troublante…

Quel serait votre “couple” idéal pour les fêtes ? Je vous suggère de remplacer le champagne par un vin pétillant naturel : le Gewurztraminer, domaine Brand & fils, associé à Night and Day de Joe Jackson. Il s’accorde parfaitement avec ce disque, très festif. C’est une explosion aromatique !


 

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Propos recueillis par Julien Damien

A lire / De la vigne aux platines, Fabien Korbendau et Christophe Mariat (éditions de l’Epure) 222 p., 22 €, www.epure-editions.com

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