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Chercher le garçon

Photo Victoire Tuaillon © Marie Rouge

Un demi-million d’écoutes par mois, des invités tels Virginie Despentes ou Didier Eribon… A 30 ans, Victoire Tuaillon, journaliste et rédactrice en chef du podcast Les Couilles sur la table, est l’une des nouvelles voix du féminisme. Depuis 2017, un jeudi sur deux, elle explore les masculinités avec des chercheurs ou sociologues. Sur des thèmes comme “La vraie nature du mâle” ou “N’en avoir qu’une”, elle donne librement la parole aux représentants des deux sexes. Il est question du rôle des adultes dans la fabrique des garçons (“J’élève mon fils”), de sonder les mécaniques de harcèlement (“Qui sont les harceleurs au travail ?”) ou de déconstruire les mythes sexistes. Cette diplômée de Sciences Po Paris sort son premier ouvrage, une somme pédagogique et documentée sur la condition masculine. Et surtout pas pour faire genre…

Comment avez-vous découvert la question de la masculinité ? A la faveur d’une année d’études aux États-Unis, entourée d’un milieu militant et féministe, j’ai commencé à lire des choses sur les masculinités. A l’école de journalisme, la plupart des professeurs ne trouvaient pas ce thème intéressant mais j’ai persévéré, convaincue que cela pouvait toucher les gens. Les questions de féminisme et de masculinité nous concernent tous, hommes et femmes.

Quelle est votre définition de la masculinité ? Le genre s’appréhende toujours avec la classe, le niveau de vie, mais aussi l’âge, la sexualité, etc. En cela les masculinités sont des constructions sociales. Certaines sont valorisées et d’autres non. Dans notre monde, la masculinité reste principalement un privilège.

Quels sont ces privilèges ? Ceux-ci diffèrent bien sûr si vous êtes blanc, hétérosexuel, cadre supérieur plutôt que noir, ouvrier et gay. Mais globalement la masculinité bénéficie aux hommes, qui vont profiter du travail des femmes, de leur corps ou émotions. Enfin, je crois qu’on peut relier la masculinité à l’usage légitime de la violence. Être un homme c’est encore, souvent, exercer des violences ou bénéficier de celles des autres.

L’humanité a-t-elle toujours été aussi inégalitaire ? La masculinité varie énormément en fonction des époques et du contexte, mais la domination masculine reste une constante. Formellement, les femmes ont obtenu les mêmes droits que les hommes dans beaucoup de pays, mais dans les faits la domination perdure, qu’il s’agisse d’inégalités de richesse ou d’accès aux positions de pouvoir.

Comment votre conscience féministe est-elle née ? Surtout grâce à la littérature. Enfant, j’étais une grande lectrice et le suis restée. Je dévorais notamment des romans écrits par des femmes. C’est aussi lié à ma personnalité. J’étais affirmée, assez sûre de moi et on m’a souvent reproché mon côté “grande gueule”. Mais si j’avais eu la même personnalité en étant un garçon, ça n’aurait posé aucun problème… Et puis ce sont les expériences de harcèlement de rue, commençant quand tu as huit ou neuf ans, et l’envie d’être considérée comme un être humain normal. Au collège, j’étais témoin de la stigmatisation subie par certaines filles, parce qu’elles avaient un comportement sexuel jugé trop facile, et je voyais bien ce qui arrivait aux garçons pas assez affirmés dans leur virilité. Je ne savais pas encore que j’étais féministe, mais les conditions étaient réunies.

Comment avez-vous abordé ce livre par rapport au podcast ? L’enjeu était de réaliser une synthèse exigeante des conversations, comprendre sans avoir écouté le podcast et lire avec plaisir même si on avait suivi tous les épisodes. Surtout, je m’adresse au plus grand nombre car le féminisme concerne absolument tout le monde. Nous sommes pris dans l’ordre du genre et celui-ci détermine aussi notre environnement urbain.

Comment cela ? J’accorde par exemple un chapitre aux villes, majoritairement conçues pour les hommes. Que ce soient les noms de rues ou de bâtiments, à la gloire de héros masculins, ou le budget consacré à la construction d’équipements finalement fréquentés par des garçons, comme les skateparks, terrains de foot ou de basket en accès libre.

Vous évoquez aussi le “travail émotionnel”. De quoi s’agit-il ? En fonction de notre genre, nous sommes sociabilisés différemment. On apprend aux filles à être plus attentives aux autres, plus empathiques. Au sein des familles, ce sont souvent les femmes qui cultivent les petites attentions, se souviennent des anniversaires, s’inquiètent de la bonne santé du couple… Cette charge émotionnelle devrait être mieux répartie, et valorisée.

Le chapitre “Esquives” de votre livre est dédié aux solutions. Quelles pistes faut-il explorer ? Tout dépend de la position de chacun, mais l’égalité entre les sexes dépasse les seuls comportements individuels. Les politiques publiques ont aussi un rôle à jouer. Ainsi, l’instauration d’un congé paternité rémunéré peut avoir un impact énorme. D’une façon générale, chacun peut s’interroger sur ses éventuels privilèges. Pour les hommes, il s’agit déjà de les reconnaître, puis d’établir leur marge de manœuvre dans le travail, à la maison, avec les amis. Ils peuvent décider de soutenir les femmes par principe, réfléchir à la façon dont ils mènent leur vie de famille, en prenant leurs responsabilités vis-à-vis de l’éducation des enfants ou de la gestion du foyer. Et pourquoi pas voir s’ils encouragent une culture sexiste avec des blagues ou certains comportements…

Quelles sont les réactions des hommes au podcast ? Ils me disent souvent qu’ils ont compris des choses qu’ils sentaient confusément. Beaucoup de garçons m’écrivent aussi pour m’avouer avoir été violents, agressifs, peut-être même avoir violé sans forcément s’en rendre compte… Émotionnellement, c’est très fort.

Avez-vous l’impression que notre société est en train de changer, notamment depuis #MeToo ? C’est difficile à mesurer, mais grâce aux féministes on s’est enfin mis à parler féminicides. Y a-t-il moins d’inégalités salariales, de violences ? Je n’en suis pas sûre. Le temps long nous le dira. Mais le jour où on arrêtera de considérer le féminisme comme un sujet à part, on aura bien avancé.

Propos recueillis par Marine Durand

Pour aller plus loin / Le Mythe de la virilité d’Olivia Gazalé (Robert Laffont) • La Crise de la masculinité : autopsie d’un mythe tenace de Francis Dupuis-Déri (Remue-Ménage) • Tu Seras un homme – féministe – mon fils ! d’Aurélia Blanc (Marabout)

A lire / Les Couilles sur la table, Victoire Tuaillon (Binge Audio éditions), 256 p., 18 €

A écouter / Les Couilles sur la table (le podcast), sur www.binge.audio

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