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Violences conjuguées

Pesquisas © Teresa Margolles

Originaire du Mexique, Teresa Margolles dénonce depuis les années 1990 la barbarie qui ronge son pays, entre guerre des cartels et féminicides. Le BPS22 présente la première exposition personnelle de l’artiste aztèque en Belgique. Pour l’occasion, elle dévoile une série de pièces symbolisant les violences faites aux femmes mais aussi des œuvres inédites, conçues à Charleroi.

Te alineas o te alineamos. “Tu t’alignes ou on t’aligne”. Gravée à une dizaine de mètres au dessus du sol dans les briques du BPS22, telle une cicatrice indélébile, cette phrase est issue du Décalogue de Teresa Margolles. A l’origine, le mot désigne les dix commandements gravés dans la pierre par la main de Dieu. L’artiste en a imaginé un autre, composé de messages laissés par les narcotrafiquants dans le sillage de leurs crimes. Teresa Margolles sait de quoi elle parle. Elle est née à Culiacán, une ville située au nord-est du Mexique gangrénée par le trafic de drogue. Depuis la fin du XXe siècle, elle dénonce par tous les moyens cette violence et ses conséquences. Jusqu’à étudier la médecine légale pour entrer dans les morgues de son pays, témoignant en photos ou moulages des corps des victimes des règlements de comptes, féminicides… « Montrer de quoi les gens meurent reflète l’identité d’une ville, dit-elle. Mon travail prend différentes formes, mais mon sujet reste le même : les disparations et la souffrance engendrée dans les familles ».

Te alineas o te alineamos, 2019, BPS22 © Teresa Margolles © Leslie Artamonow

Te alineas o te alineamos, 2019, BPS22 © Teresa Margolles © Leslie Artamonow

Les disparues

La première partie de l’exposition illustre les violences infligées aux femmes. A l’image de ces avis de recherches placardés sur les murs de Ciudad Juarez. Depuis les années 1990, des milliers de jeunes femmes ont disparu dans cette “célèbre” cité située à la frontière américano-mexicaine. Peu de corps ont été retrouvés et ces filles « sont sans doute toutes mortes ». Les clichés de Teresa Margolles révèlent des affiches lacérées ou abimées par le temps, « comme si ces filles s’éteignaient une seconde fois ». Qu’importe, leurs parents continuent de coller ces images, bravant l’interdiction des autorités locales, peu friandes de cette “mauvaise publicité”. Tu t’alignes ou on t’aligne… « Cette phrase résonne sur l’ensemble des pièces pour aborder le contexte mexicain, mais questionne aussi l’Occident. Nous n’avons pas d’armes sur la tempe mais nous nous soumettons aussi à pas mal de diktats, comme la loi du marché », décrypte Nancy Casielles, la commissaire de l’exposition.

Pesquisas © Teresa Margolles

Pesquisas © Teresa Margolles

Ville punk

Durant plusieurs mois, Teresa Margolles a ainsi sillonné « jour et nuit » les rues de Charleroi (qu’elle juge « belle et punk ») pour recueillir les récits de vie des laissés-pour-compte. Ceux-ci sont diffusés à travers de petits haut-parleurs incrustés dans les murs du musée. En y collant son oreille, le visiteur devient « sculpture vivante, et comble le vide ». En face sont accrochés les moulages des visages de 38 de ces marginaux, alignés tels « des masques mortuaires » où subsiste parfois une larme, un cheveu…

Improntas de la calle (détail) © Teresa Margolles - Photo J.D.

Improntas de la calle (détail) © Teresa Margolles – Photo J.D.

Au centre de l’immense salle du BPS22 trône un cube d’environ un mètre de côté. Lourde d’une tonne, cette pièce a été réalisée avec de l’acier récupéré aux Forges de la Providence, usine mythique de la cité wallonne fermée en 2012, laissant sur le carreau près d’un millier d’employés. « En fondant cette matière je la réactive. Elle chauffe, revit, se comportant comme de l’or et le cœur de la ville. Ce petit cube raconte beaucoup de Charleroi, c’est la trace de ce qui n’existera plus ». Le souvenir d’un vide ineffaçable.

1 Tonne. Forges de la Providence (Charleroi), 2019, BPS22 © Photo Julien Damien

1 Tonne. Forges de la Providence (Charleroi), 2019, BPS22 © Photo Julien Damien

Teresa Margolles dans une aciérie belge, 2019 © Teresa Margolles

Teresa Margolles dans une aciérie belge, 2019 © Teresa Margolles

 

A LIRE AUSSI : L’INTERVIEW DE TERESA MARGOLLES

__________________Œuvres commentées__________________

Mundos & Golden Palace

Mundos (2016 - Cuidad Juarez, Mexique) / Golden Palace (2019 - Charleroi, Belgique) photo : J.D.

Mundos (2016 – Cuidad Juarez, Mexique) / Golden Palace (2019 – Charleroi, Belgique) photo : J.D.

Teresa Margolles a installé deux enseignes lumineuses sur la façade du BPS22, transformant le musée de Charleroi en « un lieu de divertissement ». La première, Mundos, date des années 1950 et a été récupérée sur un ancien bar de Ciudad Juárez. Elle témoigne d’une époque où cette ville frontalière, désormais célèbre pour sa violence, demeurait une destination de fêtes et de plaisirs. La seconde porte la mention Golden Palace, qui était une salle de jeux de la Ville Basse de Charleroi, à une période faste et pleine de promesses de l’histoire de la cité industrielle wallonne.


 Wila Patjharu / Sobre La Sangre (“Sur le sang”)

© Roberto Ruiz

© Roberto Ruiz

A partir des années 2010, Teresa Margolles témoigne des violences faites aux femmes en déposant des tissus sur les scènes de féminicides, dans la rue. Ici, elle a confié un drap avec lequel elle a épongé le sang d’une victime à des artisanes Aymaras. En brodant cette pièce, ces indigènes boliviennes ont elles-mêmes évoqué les exactions qu’elles subissaient de la part des hommes de leur entourage, libérant une parole jusque-là contenue…

Julien Damien
Informations
Charleroi, BPS22

Site internet : http://www.bps22.be

28.09.2019>05.01.2020mar > dim : 10 h-18 h, 6 > 3 € (gratuit -12 ans)
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