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Au cœur de la cité perdue

(c) Laura Henno,Timmy and Kasey, Slab city (USA),2018

Née dans les Hauts-de-France, à Croix, Laura Henno s’est révélée avec un travail articulant la photographie et la vidéo, mais aussi la grande et la petite histoire. Depuis 2017, elle sonde le quotidien de Slab City, une ancienne base militaire située au cœur du désert californien et devenue un refuge pour des populations marginales. Décliné sous la forme de 25 grands tirages et d’un film, ce projet intitulé Outremonde est présenté à l’Institut pour la Photographie de Lille sous le titre Radical Devotion, dans le cadre de l’exposition collective extraORDINAIRE. Entretien avec une artiste, elle aussi, hors du commun.

Comment avez-vous développé votre style ? J’ai étudié les arts plastiques à l’université de Lille 3, puis la photographie à La Cambre et au Fresnoy de Tourcoing. Dès le début, j’ai tout de suite accompagné mon travail de mises en scène. Je pense l’image en amont avant de la concrétiser. Pour la série montrée lors de cette exposition par contre, et pour la première fois, je n’ai imaginé aucun scénario au préalable.

Vous êtes aussi réalisatrice, n’est-ce pas ? Oui, au Fresnoy j’ai été assez vite contaminée par le cinéma, et j’y ai tourné mon premier film. Mais je m’y suis vraiment mise à partir de 2013 – 2014 avec Missing Stories, mettant en scène des mineurs étrangers isolés de la Maison de l’Enfance, à Lille. Durant cette même période, je me suis aussi rendue aux Comores, étant déjà très engagée sur la question de la migration clandestine. Comme cela devenait compliqué de prendre des photos sur les bateaux, j’ai spontanément opté pour une petite caméra numérique. Koropa aborde ce thème d’une façon différente, en l’occurrence en s’intéressant à un enfant apprenant le métier de passeur aux commandes d’une barque, la nuit.

Que cherchez-vous à montrer ? Je suis ancrée dans le réel, abordant des thématiques très médiatisées, dures, mais pas du tout à travers une approche journalistique. En tant qu’artiste, on peut mener une réflexion engagée et documentaire, tout en soignant l’aspect plastique des images. Mon écriture filmique est assez particulière, radicale, mais laisse de la place à l’émotion, par exemple en plaçant le spectateur face-à-face avec l’enfant de Koropa. Il s’agit de proposer au public une entrée différente dans un sujet qui, en général, le gave. C’est une autre façon de le sensibiliser.

Pourquoi vous intéressez-vous aux migrants, aux marginaux, aux personnes situées à l’écart du monde ? Ce sont avant tout les processus de survie de ces populations qui m’intéressent. La migration clandestine est induite par des politiques inhumaines, obligeant ces gens à se cacher, à vivre de manière différente. Je souhaite donc montrer leur résistance, cette capacité à se réinventer, à s’inscrire autrement dans le monde.

Dans votre nouveau projet, Outremonde, vous vous intéressez cette fois à Slab City. Pouvez-vous nous parler de cet endroit ? Je le définirais comme un campement. Cette zone est une ancienne base militaire née dans les années 1930. Elle a servi de base arrière pour les soldats américains lors de la Seconde Guerre mondiale. Elle fut désaffectée dans les années 1950 mais quelques militaires y sont restés, n’ayant nulle part où aller. S’y sont ensuite greffés des travailleurs nomades, les hobos, qui ont trouvé là une espèce de squat. Au fil des ans, c’est devenu un refuge pour les laissés-pour-compte des États-Unis : ceux qui ont perdu leur logement suite à la crise des subprimes, des ex-taulards ne parvenant pas à se réinsérer, des chômeurs, de jeunes “marines” traumatisés… C’est un lieu situé au carrefour des défaillances de la politique américaine. Pour l’anecdote, ce territoire appartient toujours à l’armée américaine, qui tolère cette présence.

Que signifie “Slab” ? C’est la dalle de béton. Il y en a une quinzaine ici. Ce sont les seuls vestiges de l’ancienne base militaire après son démantèlement. Le camp a une surface d’environ 3 kilomètres carrés, comme un grand village. Près de 150 personnes y vivent durant l’année. Parfois 500 ou 600 l’été.

Pourquoi vous intéressez-vous à cet endroit ? On en revient à la question de la résistance. J’avais envie de valoriser ce que construisent ces gens, leur grâce. C’est une population abîmée qui survit dans un désert, sans équipement, loin de tout. Ils doivent s’approvisionner en eau, en électricité, gérer leur déchets… c’est un espace d’autonomie.

De liberté, aussi ? Oui, mais ce n’est pas du tout une communauté hippie, il n’y a pas ce désir de reconstruire une utopie collective. Pour eux la liberté est synonyme d’indépendance. Chacun gère son camp comme il l’entend. Certains ont des panneaux solaires, d’autres ont récupéré de vieilles caravanes, des mobil-homes… ils cohabitent en respectant une seule règle : ne pas empiéter sur la liberté de l’autre.

The Chocolate Mountains Gunnery Range, Slab city (USA), 2017 © Laura Henno

The Chocolate Mountains Gunnery Range, Slab city (USA), 2017
© Laura Henno

Avez-vous vécu parmi eux ? Oui, pendant deux mois entre janvier et février 2017, puis trois semaines en 2018. J’ai loué une caravane et me suis installée sur place. Ce projet est d’ailleurs toujours en cours : l’objectif est de réaliser un long-métrage, je suis en cours d’écriture et y retourne début 2020.

Quel fut votre partis-pris ? De se détacher de l’imagerie trash présentée habituellement, cette décadence facile à photographier, ce voyeurisme. Mon approche est plus respectueuse de ces parcours de vie fragiles. J’ai focalisé sur les familles, les élans de vie, au-delà de l’aspect spectaculaire du lieu, comme cette petite communauté religieuse créée par un pasteur ou ce potager élevé sur le béton. J’ai appris à connaître ces gens, qui sont devenus des amis.

Annie at church, Slab city (USA), 2018 © Laura Henno

Annie at church, Slab city (USA), 2018 © Laura Henno

On perçoit aussi dans votre travail une influence de la littérature ou du cinéma américains… Tout à fait. Le titre de ce projet, Outremonde, renvoie d’ailleurs à un roman de Don DeLillo. Sa façon de lier les petites histoires et la grande histoire m’a inspirée.

Comment ? Slab City reste enclavée par des bases militaires aériennes. Elle est constamment survolée par des avions de chasse, car c’est ici que s’entraînent les marines juste avant de s’engager dans les conflits du Moyen-Orient, la topologie du désert étant assez proche… Les “slabers” sont donc en dehors du monde, et en même temps à la lisière de ce qui se joue à l’échelle de la géopolitique planétaire. Enfin, un dernier aspect me fascinait…

Lequel ? Cette zone fut aussi très photographiée par Dorothea Lange dans les années 1930. Elle avait été mandatée par la FSA* pour rendre compte des conséquences de la Grande Dépression. Pour moi, les slabers sont un écho contemporain aux migrants qu’elle a croisés à ce moment-là, ces gens vivant dans des tentes, à la recherche d’un boulot… Au final, mon travail aborde en filigrane l’histoire de la photo comme celle des États-Unis.

* La Farm Security Administration (FSA) est un organisme américain créé par le ministère de l’agriculture en 1937, pour aider les fermiers les plus pauvres touchés par la Grande Dépression.

® Laura Henno Connie, Slab City (USA), 2018

® Laura Henno Connie, Slab City (USA), 2018

Laura Henno, Church, Slab city (USA), 2017

Laura Henno, Church, Slab city (USA), 2017

Propos recueillis par Julien Damien
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