Home Best of Interview François Delarozière

Chef machiniste

© Frédéric Collier

Depuis 20 ans, La Machine imagine des spectacles monumentaux, peuplés de créatures de bois et de métal hautes comme des immeubles. Un Grand Eléphant de 18 mètres à Nantes, un Minotaure de 46 tonnes à Toulouse, et maintenant un gigantesque dragon à Calais. Celui-ci fera son apparition dans la cité côtière du nord de la France début novembre, avant de prendre définitivement ses quartiers dans la ville… pour transporter ses habitants sur son dos ! Le gentil monstre sera bientôt accompagné de tout un bestiaire mécanique, composé d’iguanes et de varans. François Delarozière, le directeur artistique et metteur en scène de cette singulière compagnie, nous en dit un peu plus – et, oui, il a encore une fois vu les choses en grand.

Que fait la compagnie La Machine ? Presque jamais la même chose depuis 20 ans ! Notre travail s’est transformé, a constamment évolué. Nous mettons notre savoir-faire au service de beaucoup d’autres compagnies, proposons bien sûr nos propres spectacles. Mais aujourd’hui, notre théâtre de rue s’est enrichi d’un accompagnement de projets urbains, de collaboration avec des architectes ou des collectivités. Nous devenons nous aussi des acteurs de la transformation des territoires. Nous créons des machine uniques, pour des projets et des lieux spécifiques.

S’agit-il de transformer les villes en vastes théâtres à ciel ouvert ? Oui. Nous nous sommes rendu compte que jouer dans l’espace public, finalement, c’est aussi se préoccuper de la ville. Quand se réveille-t-elle ou s’endort-elle ? Comment est-elle éclairée ? Comment les gens s’y déplacent ? Comment les prometteurs investissent des lieux ? Lorsqu’un nouveau quartier est élevé, il doit s’y passer des choses, une émotion. Notre objectif est de donner aux gens des raisons de s’y rendre, s’y rencontrer, pour le peupler et le faire vivre.

Comment le Dragon à Calais est-il né ? Quand nous avons présenté Long Ma, l’esprit du cheval-dragon, durant l’été 2016. La maire, Natacha Bouchart, a vu les Calaisiens s’émerveiller. Elle a senti qu’il se passait quelque chose d’exceptionnel, de magique. Elle a alors eu envie de prolonger cette aventure. Ça tombait bien car la ville rénovait son front de mer, c’était l’occasion d’y intégrer La Machine de façon pérenne ! Ce projet de réhabilitation a ainsi tenu compte de la présence d’un dragon. La rue et les chaussées ont été dimensionnées pour supporter son poids. Pour nous la ville est comme un tableau, mais la technique de peinture n’est pas la même…

Quels sont les pouvoirs et mensurations de ce dragon ? C’est la plus grosse machine que j’ai construite à ce jour. Elle pèse 72 tonnes, mesure plus de 25 mètres de long, une dizaine de hauteur pour 20 à 22 mètres d’envergure lorsque ses ailes sont déployées. Cette créature crache du feu, de l’eau, de la fumée grâce à sa trentaine d’évents, elle peut respirer, éternuer, souffler… Surtout, elle peut embarquer une cinquantaine de personnes sur son dos, grâce à sa queue-escalier. Elle peut effectuer des arrêts partout dans la ville et se promener là où elle le décidera. Le dragon pourra arpenter la plage, les voies de circulation…

Comment ce monstre est-il alimenté ? Avec du gazole non routier, nourrissant un moteur de presque 500 chevaux. Celui-ci entraîne des turbines permettant de recharger des batteries et ainsi passer en mode électrique, c’est une machine hybride.

Mais pourquoi avoir conçu un dragon ? Lorsque je dessine une machine pour une ville, je m’inspire de sa géographie et de son histoire, en m’y promenant à la faveur de “rêves éveillés”. Calais ne possède pas d’animal emblématique, de faune ni de légendes spécifiques. Pas de bête du Gévaudan, d’ours pyrénéen… Par contre, c’est un territoire très particulier, l’un des plus grands détroits du monde, entre l’Angleterre et l’Europe. Ici l’eau et la terre se mélangent pour façonner un paysage magnifique. L’air est aussi une donnée importante. Le vent souffle fort sur cette ville, qui fut également témoin de grands exploits aériens. J’ai alors pensé à une créature représentant ces trois éléments : un dragon des mers.

D’ailleurs, la bête ne sera pas seule, n’est-ce pas ? Non. Le projet se déroule en plusieurs phases, durant six ou huit ans, d’abord avec l’arrivée du dragon, du 1er au 3 novembre. Nous allons bientôt lui construire une nef pour qu’il puisse dormir sur le port. Ensuite va le rejoindre toute une famille de lézards et de sauriens. Des varans, d’ici deux ou trois ans, puis six iguanes. Ces machines vont se déplacer et transporter des personnes dans toute la ville, notamment pour visiter ses vieilles pierres. Calais bénéficie d’un patrimoine historique et architectural fantastique, pour l’instant est en sommeil mais qu’il convient de réveiller. Vous pourrez par exemple vous balader au sein des forts Nieulay et Risban à dos d’iguanes !

Quels sont les enjeux de ce projet ? Il s’agit d’attirer toutes ces personnes qui traversent Calais sans s’y arrêter, et les invitant à découvrir des choses étonnantes et uniques au mode. C’était il y a peu l’endroit où il fallait être pour aller en Angleterre, la porte de l’Europe. Grâce à la dentelle, ce fut une ville riche et florissante. Aujourd’hui elle est assez désertée, souffrant d’une image négative véhiculée dans les médias par la crise migratoire. Pourtant, elle est intéressante, accueillante, compte beaucoup de bars, de restaurants, de paysages étonnants, une superbe lumière et un joli front de mer.

L’objectif est donc de “booster” son attractivité, comme à Nantes et à Toulouse. Quelles furent les retombées pour ces villes ? A Nantes, le Grand Éléphant est connu du monde entier. Les Machines de l’Île attirent désormais 700 000 touristes. Pour nous il s’agit surtout d’offrir une émotion de qualité, pas trop “commerciale”. Cette ville, qui se vidait l’été, se remplit désormais, les hôtels sont saturés. Sans compter les investisseurs. A Toulouse, le Minotaure s’est installé dans un quartier en pleine transformation, qui est en train de renaître aujourd’hui.

Vous nourrissez un lien particulier avec Calais, n’est-ce pas ? Oui, ma rencontre remonte à l’inauguration du Tunnel sous la Manche, en 1994, lorsque j’ai dessiné et construit le “Géant tombé du ciel” pour la compagnie Royal de Luxe. C’est une ville à laquelle je dois mon émancipation artistique. Francis Peduzzi, le directeur du Channel, a programmé toutes mes spectacles, m’a suivi dans toutes mes aventures. Cela a renforcé mon envie de créer, d’expérimenter.

Qu’en est-il du spectacle, Le Dragon de Calais, que vous présentez début novembre ? Je ne veux pas trop en dire, pour garder la surprise, mais sachez tout de même que sous l’épaisse croûte terrestre circule un vaste réseau de galeries habitées par des êtres fantastiques, des titans. Les grandes villes sont les portes d’entrée de ces dédales. Pour l’instant, les deux mondes sont séparés par des pierres sacrées, mais durant les travaux de réaménagement du front de mer, des ouvriers en ont descellé une, qui gardait un immense dragon. Attendez-vous à le voir débarquer…

Propos recueillis par Julien Damien
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