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Le passé recomposé

You Never Left #III, 2010 Sweet Temptation, Cairo 1993

Né au Caire en 1972, évoluant désormais entre Paris et New York, Youssef Nabil expose ses portraits à l’esthétique surannée dans le monde entier. Catherine Deneuve en madone endeuillée, Natacha Atlas en princesse au narguilé… Jusqu’au 12 janvier, l’Institut du monde arabe de Tourcoing présente une trentaine de photos et des films jamais montrés dans les Hauts-de-France. à cette occasion, l’artiste revient sur son parcours, les libertés remises en cause en Egypte et la nostalgie d’un Orient disparu.

Comment avez-vous découvert la photographie ? Au départ, j’étais surtout un passionné de cinéma. En Egypte, où j’ai passé les 30 premières années de ma vie, le quotidien est rythmé par la télévision. Quand je rentrais de l’école pour déjeuner, en prenant mon goûter ou le soir, je regardais un film. C’était comme ouvrir une fenêtre sur un autre monde. J’étais amoureux de ces acteurs hollywoodiens ou égyptiens magnifiques. Mais lorsque je questionnais ma mère à leur sujet, elle me répondait qu’ils étaient morts… Alors, j’ai réalisé qu’on pouvait rendre les gens éternels à l’aide d’une caméra ou d’un appareil photo. Ça m’a donné envie de les approcher avant qu’ils ne disparaissent. La mort traverse d’ailleurs tout mon travail.

Quand avez-vous pris vos premiers clichés ? Vers 19 ans, j’imaginais des mises en scène singulières. J’écrivais déjà des petits scénarios avant chaque prise de vue, dans ma chambre que je vidais pour la transformer en studio. Sans oublier mon envie de tourner un film, de voir des images en mouvement, et j’y suis venu des années après.

D’où tenez-vous cette technique spécifique de colorisation, héritée des années 1930-40 ? Je l’ai acquise auprès des derniers retoucheurs d’Égypte, des photographes, souvent d’origine arménienne, chez qui on se rendait pour les portraits de famille. à l’époque, tout était en argentique. Chez eux, on choisissait entre des clichés en noir et blanc ou colorisés à la main. L’idée de mélanger photos et peinture, de retravailler un détail ou la couleur d’une robe vient de là. J’ai rencontré une dizaine d’orfèvres en la matière entre Alexandrie et Le Caire, puis j’ai développé ma propre technique. En m’appuyant sur l’aquarelle, que je mêle à des huiles ou des crayons…

Pourquoi avoir quitté l’Égypte en 2003 malgré votre attachement à ce pays ? Sur place il y a peu de galeries, cette culture de la photo d’art n’existe pas. Lorsque je voulais monter une exposition, je me heurtais à des refus systématiques, notamment à cause de mon jeune âge. Je n’ai pas été admis aux Beaux-Arts ni à l’Académie de cinéma… Pour percer dans ce milieu il faut avoir un réseau, et connaître les bonnes personnes. Il m’a fallu du temps pour être repéré. Et puis la censure est encore présente. A un moment, j’ai fait le tour de ce qui était possible dans mon pays.

Pourquoi vous êtes-vous concentré sur le portrait ? Avant tout, c’est la rencontre avec les gens qui m’intéresse. Qu’il s’agisse d’un proche, d’une personnalité ou d’un inconnu croisé dans la rue, j’aime saisir ce bref instant. On ne se reverra plus mais on gardera une trace de ce moment intime.

Sweet Temptation, Cairo 1993

Sweet Temptation, Cairo 1993

Vous préparez-vous avant de travailler avec des stars comme Catherine Deneuve ou Salma Hayek ? Bien sûr, j’ai souvent un plan précis mais je réserve une place à la spontanéité. Pour Salma Hayek, une actrice adulée dans les pays arabes pour son nom et son physique oriental, j’ai proposé le rôle d’une danseuse du ventre… alors qu’elle n’avait jamais fait ça de sa vie !

Pourquoi sublimez-vous les femmes dans votre œuvre ? J’aime les magnifier. C’est mon métier de révéler la beauté des gens. Comme on le faisait avec les splendides acteurs de mon enfance à la télévision. D’ailleurs, selon moi, il est plus courageux d’être sexy dans un pays arabe, d’être une danseuse du ventre qui s’assume, car c’est presque dangereux.

Pourquoi ? La danseuse utilise son corps pour exercer son art. Après les événements de 2011 en Égypte, de nombreux clubs ont fermé, des danseuses ont été emprisonnées. Aujourd’hui, on empêche les filles de pratiquer ce métier, alors que j’ai grandi à une époque où c’était une profession valorisée et respectée. Cela m’a rappelé la situation d’autres pays, où le gouvernement a progressivement demandé aux femmes de se couvrir. Voilà pourquoi j’ai nommé la vidéo avec Salma Hayek et Tahar Rahim I Saved my Belly Dancer. De cette façon, j’ai sauvé l’idée de la danseuse du ventre de mon enfance.

Catherine Deneuve, Paris 2010

Catherine Deneuve, Paris 2010

Êtes-vous inquiet de la situation en Égypte, et plus généralement dans le monde arabe ? Je n’y habite plus depuis 16 ans, et j’y retourne simplement pour rendre visite à ma famille. Je reste préoccupé par mon pays, je suis attentif sans être réellement inquiet. Il y a encore beaucoup de chemin à parcourir pour l’égalité, et la liberté de la femme. Mais grâce à Internet, le peuple arabe sait c’est ce qu’il se passe ailleurs. Il y a un jeu permanent entre ce qui est respectable aux yeux de la société, et ce que les gens peuvent réellement faire.

Comment l’exposition à l’IMA de Tourcoing est-elle née ? Françoise Cohen, la directrice, a d’abord contacté ma galerie parisienne. Je n’avais jamais exposé dans votre région, j’ai découvert cet espace et j’ai accepté. J’aime beaucoup l’idée d’un deuxième Institut du monde arabe en dehors de Paris. Nous avons effectué une sélection d’une trentaine d’œuvres, portraits et autoportraits. Mes trois films seront aussi présentés. C’est une expérience globale, une atmosphère à saisir.

Propos recueillis par Marine Durand / Photo © Courtesy Youssef Nabil et Galerie Nathalie Obadia, Paris / Bruxelles
Informations
Tourcoing, Institut du Monde Arabe

Site internet : http://www.imarabe.org/antenne-npdc

Ouvert du mardi au dimanche
de 10 heures à 18 heures

05.10.2019>12.01.2020mar : 13 h-18 h • mer > dim : 10 h-18 h, 5 > 2 € (gratuit -6 ans)
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