Home Théâtre & Danse Le Dragon de Calais

Les ailes du désir

Vous avez aimé les joutes de Long Ma le cheval-dragon et de Kumo l’araignée géante ? Alors vous adorerez Le Dragon de Calais. Monumental, ce spectacle de la compagnie La Machine préfigure un projet unique en France. Engagée dans un vaste programme de requalification visant son front de mer et son patrimoine architectural, la cité côtière du Nord de la France accueille à la faveur de cette rénovation urbaine dix créatures géantes ! En somme, voici l’histoire d’une ville bouleversée par la crise migratoire, mais en passe de renaître grâce à l’art.

Vous l’ignoriez sans doute, mais sous l’épaisse couche terrestre circulent de profondes galeries. Celles-ci relient les mers et les continents, et sont habitées par des titans. « Nos grandes villes sont les portes de ce dédale enfoui, prévient François Delarozière. Depuis l’aube des temps, elles sont scellées par des pierres sacrées ». Hélas, lors des travaux de rénovation en cours sur le front de mer de Calais, des ouvriers ont brisé ladite pierre, libérant un immense dragon dans la ville (oups). Vous n’y croyez pas ? Pourtant, le monstre apparaîtra du 1er au 3 novembre. D’abord échoué de tout son long (25 mètres !) sur la digue Gaston-Berthe, il va reprendre ses esprits pour se promener dans la cité portuaire… et y élire domicile !

A dos de dragon

Après Nantes et son illustre Grand Eléphant, puis Toulouse et son Minotaure, Calais héberge à son tour l’extraordinaire bestiaire mécanique de la compagnie La Machine, dont la pièce maîtresse demeure ce dragon. « C’est à ce jour notre projet le plus abouti, la plus grosse créature que nous ayons jamais construite », prévient François Delarozière, le fondateur. Jugez plutôt : cette bestiole de 72 tonnes de métal et d’acier peut cracher des flammes d’une dizaine de mètres, de la fumée par ses évents, déployer ses ailes selon une envergure de plus de 17 mètres. Elle est alimentée par un moteur de presque 500 chevaux permettant de recharger ses batteries électriques, remue la tête, la queue…

Remise à nef

L’animal dormira d’abord au sein d’une cité provisoire, puis fin 2020 dans une nef en verre, métal et bois sculpté, posée sur le front de mer. Serviable, dès le 17 décembre, il transportera une soixantaine de personnes sur son dos. « Les gens embarqueront grâce à un escalier caché dans la queue », du mardi au dimanche et moyennant un ticket inférieur à dix euros. Le parcours reste à déterminer, mais pourrait s’aventurer « jusque Calais-Nord, avant de rejoindre le port, indique Jean-Philippe Javello. On compose encore avec pas mal de contraintes. Très lourd, le dragon a besoin de 8 mètres de large pour développer sa marche. Il faut donc veiller à ne pas abîmer les voitures, le mobilier urbain… Il empruntera certainement des voies de circulation avec, pourquoi pas, des feux rouges en forme de monstre », imagine le directeur de la Compagnie du Dragon, une équipe d’une vingtaine de dragonniers, « pilotes et vétérinaires » spécialement formés pour s’occuper de ce nouvel hôte. « Nos promenades garantiront un spectacle permanent », promet-il.

Terre de reptiles (géants)

© Pauline David

© Pauline David

La troupe risque de s’agrandir ces prochaines années, car d’autres machines monumentales sont attendues. D’ici 2023, deux varans de 13 mètres de long s’installeront au pied du Dombunker, un ancien blockhaus datant de la Seconde Guerre mondiale. Ils emmèneront une vingtaine de personnes au Fort Risban (élevé par les Anglais lors de la Guerre de Cent ans). Ils seront suivis deux ans plus tard par une famille de six iguanes, cette fois-ci Fort Nieulay, soit un “fort-écluse” bâti par Vauban au XVIe siècle, avant l’arrivée d’un énorme iguane, place Saint-Pierre.

Voici donc quatre quartiers stratégiques de la ville rénovés, pour autant de “projets animaliers”. « L’objectif est de parcourir Calais sur le dos de ces créatures fantastiques durant un voyage de plusieurs dizaines de minutes. La cité jouit d’un patrimoine historique et architectural étonnant, pour l’instant en sommeil mais qu’il convient de réveiller », ajoute François Delarozière. « Oui, il s’agit de redorer l’image de la commune, aujourd’hui atteinte par la crise migratoire, assure Jean-Philippe Javello. Le trafic généré par les ferrys et le tunnel sous la Manche est énorme, plusieurs millions de voyageurs passent par ici, mais on n’en retient très peu. Il s’agit donc de faire de cette ville de passage une étape incontournable. Pour cela nous avions besoin  d’un projet emblématique et fédérateur ». Cette ambition touristique, censée « générer une activité économique directe et induite », est fixée à 150 000 visiteurs supplémentaires par an, là où le pachyderme nantais en attire plus de 700 000.

© Frédéric Collier

© Frédéric Collier

Rêve et réalité

C’est à Natacha Bouchart, la maire de Calais, que l’on doit cette idée. Celle-ci est née lors de la présentation du spectacle L’Esprit du cheval dragon par La Machine, en juin 2016, orchestrant dans les rues le combat entre Kumo, une araignée de 38 tonnes, et Long Ma, un cheval-dragon de 12 mètres. « Elle a alors vu les yeux des Calaisiens s’illuminer, et a souhaité prolonger cette aventure », raconte François Delarozière. Le pari est audacieux, le budget tout autant (27 millions d’euros). A partir de là, toute la rénovation urbaine a été repensée pour accueillir le dragon et ses ouailles. « Ces chaussées ou espaces publics vont être redimensionnés afin d’y intégrer La Machine ».

Éléments naturels

Pour imaginer ce projet, le génial Marseillais, qui n’a rien à envier à Jules Verne, s’est baladé, s’inspirant de l’histoire et de la géographie de la ville, guidé par ses fameux « rêves éveillés ». Mais pourquoi un dragon ? « Calais ne possède pas d’animal emblématique, de légende ni de faune spécifique. Pas de bête du Gévaudan, d’ours pyrénéen… Par contre, c’est un territoire assez particulier : l’un des plus grands détroits du monde, entre L’Angleterre et l’Europe. Ici, la terre et l’eau se mélangent pour façonner ce paysage magnifique. L’air est aussi important, le vent souffle fort et puis Calais fut témoin des exploits de ceux qui tentèrent de traverser la Manche en avion… J’ai donc pensé à un être rassemblant tous ces éléments : un dragon des mers ». Et Jean-Philippe Javello de renchérir : « cela colle parfaitement à l’identité industrielle de la ville. Les métiers Leavers, par exemple, produisant de la dentelle à motifs, furent des bijoux technologiques. Aujourd’hui, nous souhaitons nous positionner comme le joyau de la Côte d’Opale » . Calais gagnera-t-elle son pari ? Pour l’heure, on n’en saurien.

A LIRE AUSSI : L’INTERVIEW DE FRANCOIS DELAROZIERE

Julien Damien
Informations
Calais, En ville
01.11.2019>03.11.2019Gratuit
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