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Dans la dentelle

Portrait de Thomas Deschamps Sept 2016

Pour célébrer ses dix ans, la Cité de la dentelle et de la mode de Calais offre une carte blanche à Olivier Theyskens. Le couturier bruxellois a ainsi monté une exposition sur-mesure pour cette institution des Hauts-de-France. Baptisé In Praesentia, ce parcours établit un sublime dialogue entre passé et présent, patrimoine industriel et création contemporaine. L’ex-directeur artistique des maison Rochas ou Nina Ricci, désormais à la tête de sa propre marque, nous dévoile les coulisses de cet événement.

Comment avez-vous abordé cette carte blanche ? Elle est assez inattendue, car j’avais déjà eu l’occasion de présenter mon travail il y a deux ans lors d’une exposition monographique au MoMu d’Anvers (ndlr : She Walks in Beauty). A l’époque, nous avions eu des discussions à bâtons rompus sur le sens d’un parcours chronologique recensant chaque silhouette et collection, disposées les unes à la suite des autres. A Calais, ce nouveau projet m’offrait cette fois l’opportunité d’analyser mon œuvre différemment, d’en décortiquer les multiples facettes et certaines récurrences.

Quels étaient les défis de cette exposition ? Je n’ai connu aucune contrainte ! Je ai vécu cette carte blanche comme une expérience jouissive. D’abord d’un point de vue humain, car j’ai pu m’y atteler avec des collaborateurs très proches (pour l’éclairage, la scénographie, la photographie…). C’est une méthode qui m’est familière car, au quotidien, je sollicite toujours beaucoup de monde.

Vue d'expo (c) Julien Damien

Vue d’expo (c) Julien Damien

Comment avez-vous choisi les thématiques ? D’emblée, il fut évident d’établir un lien avec la dentelle française car elle occupe chez moi une place très particulière. Mes premiers créations en étaient souvent ornées et j’y suis revenu régulièrement, notamment lorsque j’ai intégré la maison Rochas. J’ai aussi pu visiter les collections de la Cité de la dentelle et de la mode de Calais et découvrir son patrimoine industriel. J’ai été frappé par la beauté de ces outils, que j’ai disposés en regard des vêtements dans chaque section. Ils me renvoient à des esthétiques que j’apprécie. Certains objets m’évoquent des cellules de Louise Bourgeois, ou même l’art brut.

Vous avez aussi visité des usines locales, n’est-ce-pas ? Oui, mais avant la tenue de cette exposition, j’avais déjà eu l’opportunité de le faire à Caudry, lorsque j’ai débuté chez Rochas. C’est un monde très brutaliste alors que le dentelle semble si délicate, si précieuse… Ces machines semblent nous renvoyer à une autre industrialisation, un autre temps. On ne se doute pas de ce contraste. Personnellement, le graphite, cette poudre noire servant de lubrifiant pour les machines, m’a beaucoup marqué.

Une des premières étapes de l’exposition dévoile une forte ressemblance entre une pièce issue de la collection du musée (cette robe à crinoline datant du XIXe siècle) et une de vos créations (la robe en taffetas de soie moirée bleue). Comment avez-vous vécu cette découverte ? Je suis toujours très réceptifs aux “heureux hasards”. J’aime les petits “signes” autour de nous, ils sont autant de clés nous permettant de comprendre notre vie. Durant le long processus accompagnant la création de l’exposition, dans l’élaboration du propos ou le choix des modèles, le parti pris fut de me fier à mon intuition. Et effectivement, en m’immergeant dans cette collection, je fus assez subjugué de constater que certaines pièces me rappelaient directement mon travail. J’ai aussi observé beaucoup d’autres correspondances. Ces rapprochements m’ont sauté aux yeux et m’ont permis de renforcer ce dialogue entre présent et passé.

Vue d'expo (c) Julien Damien

Vue d’expo (c) Julien Damien

Pourquoi travailler avec une matière “patrimoniale” comme le dentelle ? Que vous apporte-t-elle ? J’ai tendance à utiliser des éléments suggérant la trace du passé. Cela peut-être des formes, des techniques, la coupe, le choix de certaines matières ou couleurs… Ce lien nostalgique est souligné dans l’exposition. Selon moi, la création contemporaine peut être moderne, avant-gardiste, mais aussi embrasser nos racines culturelles. Jouer avec les souvenirs, des choses vues ou vécues, suscite une émotion. On peut se situer au-delà de l’esthétique pur et apporter un supplément d’âme à la mode.

Vue d'expo (c) Julien Damien

Vue d’expo (c) Julien Damien

Des pièces vous touchent-elles plus que d’autres ? C’est plutôt le parcours dans son ensemble, cette liberté de choix dans les modèles. Elle m’a permis de sortir d’une habitude ressassée dans les expositions de mode, et consistant à montrer des vêtements dévoilés lors de défilés. Pour tout dire, certaines saisons ne sont même pas représentées ici ! A Calais, je révèle des pièces jamais vues, plus personnelles ou écartées des podiums. Certaines de ces silhouettes y furent portées mais sous de longs manteaux, restant donc invisibles. Au final, cette carte blanche m’a libéré du carcan du créateur.

Vous parlez de nostalgie. En ressentez-vous pour vos débuts ? Oui et non. Pour moi la mode se porte bien lorsqu’elle change vraiment. Quand j’ai commencé en 1997, il n’y avait pas de portable, on communiquait par fax… c’était un autre temps ! Je regarde donc mes premiers pas avec un œil amusé. A l’époque j’étais aussi très jeune, c’était plus rock’n’roll, l’ère de la débrouillardise, j’étais constamment dans l’improvisation, la découverte… bref, tout était une première fois ! Désormais, je suis stimulé par de nouvelles matières, des tissus, des conversations et je ressens de l’énergie et de la passion seulement lorsque j’ai l’impression de produire quelque chose de nouveau. Je n’hésite pas non plus à créer en regardant le passé, mais il n’y a chez moi rien de passéiste. Je reste guidé par la beauté.

Propos recueillis par Julien Damien
Informations
Calais, Cité internationale de la dentelle et de la mode

Site internet : http://www.cite-dentelle.fr/

Saison haute (1er avril - 31 octobre) : tous les jours de 10h à 18h sauf le mardi
Saison basse (1er novembre - 31 mars) : tous les jours de 10h à 17h sauf le mardi
Tarifs exposition permanentes + temporaires : 7/5€
Tarifs exposition temporaire : 4/3€

16.06.2019>05.01.2020tous les jours (sauf mardi) : 10 h > 18 h, 4 / 3 € / gratuit (-5 ans)
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