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Drôle d'oiseau

Quentin Dupieux Photo Julien Damien

C’est un Quentin Dupieux fatigué que nous avons rencontré. Pour cause, il revenait à peine du festival We Love Green, dont il assurait la clôture sous la casquette de Mr.Oizo (bonne nouvelle, il remet ça en juillet à Dour). Un homme aux yeux gonflés, certes, mais inusable lorsqu’il s’agit d’évoquer son dernier film. Le pitch ? Georges, quadra paumé (Jean Dujardin), vire serial killer en revêtant un blouson en daim – « style de malade ». Projeté en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, Le Daim s’avance comme une comédie pittoresque (et franchement drôle) dont l’auteur d’Au poste ! ou de Steak a le secret.

Comment Le Daim est-il né ? De l’envie de tourner un film grotesque. Je l’ai d’abord pensé en anglais, comme une grosse comédie débile pour un copain, un acteur américain. Et puis la vie m’a emmené en France pour réaliser Au poste !. Sur place j’ai trouvé une bonne “substance” pour Le Daim. Je l’ai donc réécrit en français et c’est devenu tout autre chose.

Comment l’avez-vous abordé ? Comme un premier film. C’est mon septième long-métrage. Je ne dirais pas que je tournais en rond, mais je cherchais de nouveaux ingrédients. Par exemple, pour Réalité (2014), je n’ai pas utilisé ma musique mais celle de Philip Glass. Pour Le Daim, j’ai apporté une dimension plus humaine au personnage, et plus de réalisme. En tout cas, je n’envisageais pas une œuvre absurde, comme par le passé. Un de vos confrères m’a soufflé cette remarque assez juste : pour une fois mon film n’est pas fou, c’est le personnage qui l’est.

Le considérez-vous comme un film d’horreur ? Pas du tout, elle n’occupe qu’une petite place. J’ai assisté à une dizaine de projections et les gens rigolent beaucoup. Ce film est un objet hybride, et c’est comme ça que j’envisage le cinéma. Je ne parviens pas à réaliser de comédies “pures”.

Quand avez-vous pensé à Jean Dujardin ? Au moment de l’écriture ? Non. J’avais certes écrit la version américaine pour un acteur précis (ndlr : Eric Wareheim, de Master of None), mais je n’ai pensé à personne pour la version française, seulement à un fou générique. J’ai ensuite contacté Jean et il immédiatement accepté, sur la base de mon récit oral. Finalement, c’est lui qui a choisi le rôle.

L’avez-vous composé à deux ? Oui, mais on était tout le temps d’accord. Nous avons tourné par le passé des choses assez exagérées. Mais nous ne voulions pas d’un récit délirant plutôt nourrir un personnage crédible. Alors certes, on trouvera des “restes” de ma filmographie, mais on s’est tous les deux réinventés. Jean était totalement habité.

Photo ©Atelier de Production

Photo ©Atelier de Production

Le blouson est-il aussi un personnage du film ? Non, pour moi c’est juste un vêtement ! Georges se parle à lui-même, comme nous tous. Il le fait à voix haute mais se sert du blouson…

Mais pourquoi un blouson ? Pourquoi pas ? Pourquoi un camion dans Duel de Spielberg ? Il n’y a pas de raison psychologique. Dans la mesure où j’avais envie de montrer un type seul s’adressant à sa conscience, il fallait bien choisir. Durant l’écriture, Georges s’intéressait d’ailleurs à tout un tas d’objets, mais ça devenait trop “gaguesque”.

Vos personnages sont souvent attirés par la création artistique. Ici, Georges s’imagine cinéaste. Pourquoi ? Comme le blouson, c’est un prétexte pour devenir fou, cela reste un sujet accessoire. Mais je sais exactement pourquoi je lui ai donné un caméscope : ça me rappelle mes débuts. Je me revois à 12 ans brancher la caméra de mon père sur la télé, regarder les images… ça m’émeut.

Comment choisissez-vous le temps de vos récits ? Je n’aime pas les inscrire dans une époque, parler de la nôtre, je préfère brouiller les pistes, c’est plus cinématographique. Dans Steak, je mélangeais les années 1950 avec le futur et les mecs écoutaient des cassettes… C’est ma limite du réalisme. Au final, ce Georges-là existe depuis 200 ans.

Qu’en est-il des décors ? J’avais envie de montagnes, de neige, d’un no man’s land. Mais ce n’est pas un choix rationnel. Si tout était calibré ce serait un métier chiant, certains travaillent comme ça d’ailleurs…

C’est-à-dire ? Dans les blockbusters américains, tout est conçu à l’avance : les plans, le montage… Quand ils tournent, il n’y a plus aucune émotion, ce sont juste des types sur des fonds verts enfermés dans des studios. Moi je suis plutôt dans l’excès inverse, celui de la sous-fabrication. Je fais confiance à mes instincts. J’ai la prétention de croire que le cinéma est encore un art, à une époque où 200 séries sortent chaque jour, montées et éclairées de la même façon… Tout est standardisé aujourd’hui !

Vous ignorez donc les “codes” ? Oui, ils m’ennuient. Aujourd’hui il y a de moins en moins de place pour la créativité. Tourner Le Daim, c’ est une démarche expérimentale, je cherche des sensations nouvelles dans la comédie. Celle-ci est extrêmement lente mais parvient tout de même à déclencher le rire. Autre exemple : un film se compose normalement en trois grandes parties, le cerveau humain est ainsi fait et, normalement, à la fin du troisième acte, il y a une sorte de résolution. J’ai arrêté le mien à la fin du deuxième, parce que ça m’ennuyait…

Le Daim oscille aussi entre le rire et la peur, un peu comme Série noire d’Alain Corneau… était-ce un modèle ? Jean m’en a parlé dès le début. Pour un comédien comme lui, c’est évidemment un fantasme de tourner son Série noire ou son Taxi Driver. Mais on ne voulait pas être aussi lugubre et triste, plutôt rester “fun”.

Comment jugez-vous la réussite de vos films ? Quand j’entends les rires dans la salle. Je me fous du reste, car notre époque est sinistre. Nous sommes aliénés par nos téléphones, noyés dans un brouillard d’informations atroces et continuons à vivre grâce à une bonne dose de déni. Alors, puisqu’il est encore possible d’enfermer des gens dans un cinéma, mon ambition reste de les divertir avec une comédie qualitative. Pour moi c’est un genre noble, même s’il est souvent mal servi…

Comment travaillez-vous avec les comédiens ? Je ne suis pas partisan des longues préparations. Ce fut une frustration lors de Steak, tourné dans les règles de l’art : le maquillage, les costumes ont considérablement réduit le temps passé devant la caméra… J’ai donc élaboré une méthode me permettant de répéter directement sur le plateau, en condition. La caméra doit tourner au bon moment sans trop dépendre de la technique. Je m’occupe moi-même de la lumière, pour aller plus vite. Lorsqu’un comédien trouve quelque-chose, c’est extraordinaire. On a envie de le filmer tout de suite. Si ça se passe trois semaines avant, c’est raté…

Votre direction d’acteurs a-t-elle évolué ? Oui. J’ai tourné mon premier film avec Eric et Ramzy (Steak). Je ne dirais pas qu’ils étaient ingérables, car ils avaient appris leur texte, mais ce ne sont pas des acteurs que l’on peut contrôler, plutôt les mettre dans des conditions particulières. Ensuite, il y a eu Rubber aux Etats-Unis, où j’ai dirigé des marionnettes, car j’ai construit ce film comme une BD, le héros était un pneu. Pour Wrong Cops, les personnages sont des gants de toilette, mais c’était volontaire.

Et puis arrive le moment de Réalité, avec Alain Chabat… Oui, et avec lui je m’éclate vraiment, on se comprenait au premier coup d’œil. Pour Au Poste !, ce fut très théâtral. En raison de l’importance du texte, mes journées étaient consacrées à la direction d’acteurs, enchaînant parfois 30 prises avec Benoît Poelvoorde. Cette fois, avec Jean Dujardin, on était en vase clos, travaillant la folie du personnage et la musique de son texte. Par contre il n’y a pas eu d’impros…

Concrètement, comment tournez-vous ? Pour Le Daim, j’avais une petite caméra, je parlais à Jean tout en regardant dans mon objectif. De ce fait, je réfléchissais à d’autres essais tout en étant connecté avec lui. Je n’effectue aucun découpage à l’avance, c’est ce qui rend mon travail expérimental. Seul le script nous guide, même si je ne comprends parfois mes écrits que lors du montage…

Quelles seraient vos influences ? Dans Le Daim, il y a pratiquement tous les films que j’ai aimés : Fargo, Série noire, Massacre à la tronçonneuse, C’est arrivé près de chez vous… et aussi des comédies médiocres dans lesquelles je pioche. Je reste influencé par tout ce que je regarde. Dans mes plans, on trouve des traces des Monty Python, Bertrand Blier, Buñuel… Je fais confiance à l’inconscient. En septembre je tourne Mandibules, avec David Marsais, Grégoire Ludig (du PalmaShow) Adèle Exarchopoulos… Eh bien c’est Dumb and Dumber mélangé avec E..T. ! Mais ça reste assez commun chez les cinéastes, même s’il y aura toujours des connards (sic) pour réaliser des films avec des requins en prétendant que Les Dents de la mer ne les ont pas influencés.

Il y a le cinéma, mais aussi la musique. Vous fêtez les 20 ans de Flat Beat. Qu’avez-vous prévu ? J’ai sorti un disque hommage de quatre morceaux (Rythme plat), je donne quelques concerts, mais j’ai très peu communiqué là-dessus.

Pourquoi ? D’abord, je suis très occupé par le cinéma. Et puis la musique a tellement évolué… Enfin, on est tous d’accord : c’est pathétique de voir Madonna se la jouer sexy à 60 balais. Aujourd’hui, j’ai 45 ans, j’ai donc fêté mon tube en restant profil bas. Des milliards de trucs excitants sortent tous les jours. J’ai été avant-gardiste mais maintenant je suis largué, et c’est très bien comme ça.

C’en est donc fini de la musique ? Pas du tout, mais le cinéma est un outil plus complet, je commence à le maîtriser. Par contre je reste limité côté musique, je suis incapable d’en écrire, ce n’est que du bricolage, des rythmes… mais j’adore ça et continuerai à en produire.

Propos recueillis par Julien Damien

Le Daim

De Quentin Dupieux, avec Jean Dujardin, Adèle Haenel, Albert Delpy… En salle

Mr. Oizo

Dour, 14.07, Parc éolien, 00 h 45, 1 jour : 75 €, www.dourfestival.eu

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