Brassage culturel

André Devambez, Les Incompris, 1904, Musée des Beaux-Arts, Quimper
© RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau

A Douai, le Musée de la Chartreuse brasse l’art avec la bière. Peintures, affiches publicitaires, objets d’époque, enseignes… cette exposition raconte en une centaine d’œuvres l’histoire d’une vedette de nos tables. Pour l’occasion, l’ancien couvent a planté 32 pieds de houblon dans son jardin, inventé un super-héros (Super Malt) et même sa propre bière, “L’Amusée”. Visite guidée.

Successivement nommé “boire-bouillie”, “cervoise”, “goud ale” ou bière (à partir du XVIe siècle), ce breuvage ne date pas d’hier. « Au départ, il s’agit d’une boisson à base de céréales fermentées, très nourrissante, explique Anne Labourdette, la directrice du musée de la Chartreuse. Son origine remonte sans doute au néolithique, lorsque les peuples se sédentarisent, et donc cultivent ». Elle est aussi évoquée en Mésopotamie, au moins 5000 avant J.C.. La mixture s’invitera ensuite en Égypte, en Grèce, à Rome ou chez les Gaulois (« les premiers à la conserver dans des tonneaux ») avant de conquérir le monde. Évidemment, son histoire est indissociable de celle des Hauts-de-France. « Le Nord Pas-de-Calais est la deuxième région brassicole de France après l’Alsace. Elle comptait près de 2 000 brasseries au début du XXe siècle ».

Chope au triomphe de Bacchus, Allemagne, xixe siècle © Musée du Petit Palais / Roger-ViolletBonne pour bébé

La bière, alors aromatisée avec des herbes ou des épices, « demeurait plus salubre que l’eau de la rivière ou des fontaines », précise Anne Labourdette. D’abord monopole des religieux (« qui devaient offrir le gîte et le couvert aux pèlerins »), elle connaît un premier âge d’or au XVe siècle, notamment grâce à l’introduction du houblon (qui sous nos latitudes trouve un terroir propice). A Douai, Philippe le Bel accorde à la ville le droit de tenir commerce du grain. Au premier établissement, installé en 1076, succèdent ainsi beaucoup d’autres. 400 ans plus tard, des travaux menés sur la salubrité de l’eau, puis ceux de Pasteur sur la fermentation améliorent la conservation du précieux liquide. La production s’industrialise…

Ben, Une bière pour oublier les impôts, 1987, vue d'exposition © Photo Julien DamienJusqu’au milieu du XIXe siècle coexistent ainsi une trentaine de groupes dans le Douaisis, comme les Enfants de Gayant, seuls survivants de ces temps bénis (et délocalisés à Arques), désormais supplantés par les micro-brasseries. Au Musée de la Chartreuse, des photographies, objets d’époque ou vieilles enseignes rappellent cet important passé brassicole. Ce parcours préliminaire est aussi jalonné d’illustrations et publicités cocasses, dont une vante par exemple, en 1910, les vertus galactogènes de la bibine (“nourrissante” pour le nouveau-né…). Pour autant, « le propos principal de cette exposition est de montrer comment les artistes ont représenté la bière », du monastère à la taverne, du champ à l’intimité du foyer.

© Rijksmuseum Amsterdam

© Rijksmuseum Amsterdam

Le bon grain de l’ivresse

Parmi les pièces présentées dans l’ancien couvent, dont certaines remontent au XVIe siècle, on trouve des chopes en ivoire sculpté ou en argent ciselé, des services en cristal (témoins d’un véritable art de vivre) et beaucoup de toiles : natures mortes, portraits ou scènes de genre parfois sans équivoque… Evoquant Brueghel, le Flamand Adriaen Brouwer dénonce par exemple les ravages de l’ivresse dans une Fête de village émaillée de bagarres et de malaises. Dans Les incompris, le Parisien André Devambez immortalise des artistes déchus avec, au premier plan, Victorine Meurent, ex-modèle de Manet (pour Olympia ou Le Déjeuner sur l’herbe) noyant son désarroi dans l’alcool.

© Karen Eland

© Karen Eland

Plus loin, au style impressionniste de La Cueilleuse de houblon de Jules Boudry répondent sur de petites ardoises les aphorismes décalés du plasticien Ben, (“Une bière pour oublier les impôts”…) ou les œuvres Karen Eland. L’Américaine présente cinq tableaux, tous peints avec de la bière brune « à la façon d’un lavis », et non-dénués d’humour (tel ce Drinker, pastichant Le Penseur de Rodin). A déguster sans modération, pour cette fois.

 

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Julien Damien
Informations
Douai, Musée de la Chartreuse

Site internet : http://www.museedelachartreuse.fr

Ouvert tous les jours de 10h à 12h et de 14h à 18h
Fermeture le mardi et certains jours fériés

Tarifs :
Entrée : 4,40 euros
Entrée couplée avec le musée des Sciences nat. et l’aquarium municipal : 5,50 euros
Gratuité : - de 18 ans, et 1er dimanche du mois

20.03.2019>15.09.2019tous les jours sauf mardi : 10 h > 12 h &14 h > 18 h, 4,70 / 2,35 € / gratuit (-18 ans)